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Bernanos en vacances en Artois par Henri Tilliette

Zéphyr Tilliette, neveu de Henri Tilliette (Auchy-les-Hesdin, 1890 - Beauvais, 1968), ami de Georges Bernanos, nous a aimablement remis le témoignage de son oncle sur les journées à Fressin et aux environs. Bernanos et Henri avaient 20 ans... C’est la date de cette photo de Henri Tilliette prise en 1909.

"J’ai fait la connaissance de Georges Bernanos vers 1910. Nous avions alors quelque vingt ans l’un et l’autre. Il avait appris que j’appartenais à l’Action française, et c’est cela qui me valut sa visite.

Une après-midi d’automne, on me fit savoir (j’étais à l’époque à la tête d’un atelier de menuiserie à Auchy-les-Hesdin) qu’un jeune homme me demandait. Il se présenta aussitôt. Il était aimable comme un homme du monde, et volubile, grand et maigre, le teint bis, des cheveux bruns taillés droit, des yeux bleus, l’aspect en somme insolite dans la région rurale où nous habitions. Bien entendu, la conversation se poursuivit autour du café, toujours en permanence dans les cuisines artésiennes, et d’une "bonne bistouille".

Désormais il revint souvent. la servante prit vite l’habitude de l’acheminer vers la grande salle, vaste et sombre, où se tenaient nos réunions de famille.

Photographie Zéphyr Tilliette La maison où habitaient les Tilliette à Auchy-les-Hesdin jusqu’en 1938, achevée avant 1909, Photographie Zéphyr Tilliette, 2012

Sa voix était un peu pointue, sa diction distinguée et ses propos déjà fulgurants. Il portait une grande pèlerine noire, dont il renvoyait un pan sur l’épaule, ce qui lui donnait un air romantique à souhait. Il devait se raser nerveusement, car ses joues étaient tailladées de petites lignes rouges. Il repartait au soir tombé, aimant sans doute le semi-noctambulisme au clair de lune, par les chemins pierreux. Les fantômes de l’abbé Donissan, du Curé de campagne et de Mouchette commençaient peut-être de le hanter.

Il habitait Fressin, village vieillot, arrosé par la Planquette, verdoyant, chargé des ruines d’un château-fort évoquant l’altière famille des Créquy. Le site avait dû plaire à son père, ancien tapissier parisien qui avait décoré l’ambassade de Turquie, et à sa mère, berrichonne aimable, douce et sensée (tous deux, soit dit en passant, avaient conservé leur accent d’origine).

A Fressin, on était reçu d’une façon charmante : le maître du lieu allait lui-même à la cuisine confectionner l’omelette au rhum, son triomphe, et rapportait de la cave la fine bouteille... Un ami de Georges passait une partie de ses vacances d’étudiant dans l’hospitalière maison : c’était Maxence de Colleville, qui pourrait en raconter bien plus que moi.

Nous fîmes ensemble, Georges Bernanos et moi, des randonnées en tandem. Nous sillionnions les routes d’Artois, nous arrêtant dans les églises de village. Il me dit un jour qu’il était de tradition dans sa famille d’être en froid avec le desservant de la paroisse. Pourtant il aimait les curés et leurs églises, par un goût inné ; il subissait l’attirance des presbytères. Avant de fréquenter les curés de campagne, il avait connu d’autres prêtres séculiers, par exemple au collège d’Aire-sur-la-Lys où il fit une partie de ses humanités. Il n’en parlait guère. Il détonnait dans ce milieu terrien. Mais par son talent et son allant, il piquait la curiosité de quelques professeurs férus de littérature. L’un d’eux m’a rapporté que l’hiver, comme bien des pensionnaires, dans ce pays froid, Bernanos se lavait peu. A une remarque faite à ce sujet, il répondit : "C’est pour avoir le teint espagnol !". Car il était fier de son ascendance catalane.

Est-ce de ses ancêtres hidalgos qu’il avait hérité la force de sa foi catholique et son tourment religieux ? Toujours est-il qu’il ne se priva pas de manifester de l’hostilité, et même du mépris, au curé cultuelliste voisin, Monsieur Jouy, curé "assermenté" de Sains-les-Fressin. Ce schismatique tenait l’église paroissiale, et bénéficiait des appuis officiels. L’évêque d’Arras avait envoyé, pour s’opposer à lui, un saint prêtre qui logeait dans une ferme et célébrait les offices dans une grange. La paroisse était tragiquement divisée, mais chose singulière, tout le monde sans exception pratiquait. Les tièdes et les anticléricaux, institutrice laïque au premier rang, dûment endimanchés, observaient le précepte de l’assistance à la messe... Un dimanche, Bernanos, de Colleville et moi, ayant au préalable entendu la "bonne messe" de Fressin, nous partîmes pour la "mauvaise" de Sains, qui, à nos yeux, ne pouvait compter. Nous nous étions armés, pour cette équipée, de cannes et de pistolets. Le prêtre et l’assistance flairèrent des ennemis. Pendant son sermon, le prédicateur fixait avec colère Bernanos surtout, le plus voyant des trois mousquetaires, qui le fixait aussi d’un regard impitoyable. Au sortir de l’église, notre trio reçut quelques insultes, mais point de horions. L’esclandre fut bénigne. Madame Bernanos mère, dans les transes, mais curieuse de connaître le résultat de l’expédition, nous avait suppliés de rentrer pour midi, en s’adressant plutôt à moi qui étais du pays et qui lui semblais plus pondéré.

Une autre fois, c’est aux "bien-pensants" que nous eûmes affaire. Un ami d’Arras m’avait convié à prêter main forte à un petit groupe de Camelots du Roi qui voulait saboter une conférence de Sébastien Faure sur la Sainte Vierge. J’en fis part à Bernanos, qui déclara : "J’irai avec vous". Aussitôt arrivés, nous nous informâmes du nombre que nous serions : une dizaine. C’était vraiment insignifiant. Lui et moi, nous nous rendîmes au Cercle de la Jeunesse catholique pour demander des renforts. Après consultation de l’aumônier, cela nous fut poliment refusé. les dix décidèrent de tenter quand même, tels des soldats de Gédéon, de faire de l’obstruction.

Dans la salle du Café Napoléon d’Arras, s’étaient donc rassemblés environ 300 ouvriers, la plupart cheminots socialistes. Nous occupâmes deux tables près d’une fenêtre, pour pouvoir nous échapper promptement si besoin était. Nous avions commandé chacun un demi de bière. Le verre épais, à anse, pouvait éventuellement servir d’arme ou de projectile.

Sébastien Faure lança ses critiques et ses diatribes avec une certaine adresse et sans brutalité. Il passait au-dessus de l’auditoire. Quand il fit appel aux contradicteurs, un seul se présenta, Bernanos, qui, jeune, mince et pâle, faisait contraste avec le conférencier bien entraîné et corpulent. La foule hua d’emblée, mais ses meneurs la firent taire. Cette intervention en effet donnait un regain d’intérêt à la séance. Je ne me rappelle pas l’improvisation de notre ami. C’était assez profond, et ceux des auditeurs qui purent suivre gardèrent au moins l’impression que la Sainte Vierge de Sébastien Faure n’était pas la vraie. A la fin quelques excités poussèrent encore des clameurs, et réclamèrent Broutchoux, leur député, mineur de son métier. Ce tribun, monté sur une chaise, parla du fond de la salle, mais ce fut pour louer le courage, sinon les idées, du petit groupe d’opposants. Ce qui nous permit de sortir ensuite sans encombre.

Notre ami arrageois nous retint à dîner et coucher dans sa belle demeure. Sa fille aînée, très impressionnée, glissa sur le parquet et tomba, ce qui mit Bernanos en bonne humeur. On parla surtout des bien-pensants : c’était leur attitude surtout qui nous avait intéressés en l’occurrence. Un journaliste amorça de chic le brouillon d’un article humoristique pour les railler et les ridiculiser. Mais Bernanos avait, lui aussi, sa vengeance en tête.

Le lendemain il revint me voir : nous avions oublié de laisser un pourboire à la bonne. Je fus chargé de l’envoi d’un bon de poste... Le surlendemain, il m’apportait un article destiné au Publicateur de l’Aisne, "Témoignage", que je signais avec lui. Il y éclatait déjà cette verve féroce de polémiste qui devait plus tard flétrir tant de vilenies et de lâchetés. Quel dommage que je n’aie pas gardé cet article.

Bernanos combattait avec sincérité dans les rangs de l’Action française, mais il ne paraissait pas se soucier beaucoup de ses bases théoriques et maurrassiennes. Le "royalisme de raison" ne lui disait pas grand chose. En revanche, il était acharné dans les discussions. A Paris, il a fait de la prison, à cause de ses opinions et de la chaleur avec laquelle il les défendait. Je ne sache pas qu’en Pas-de-Calais ses mésaventures aient été aussi graves. Il eut bien, une fois, maille à partir avec la police après une ébauche de rixe, mais le commissaire était bon enfant, grâce à Dieu, et de plus connaissait sa famille et la mienne. A cette occasion, je remarquai qu’il était gêné de donner les nom et prénom de sa mère, bien qu’il en eût pris l’habitude à Paris. Il redoutait que les siens ne pâtissent à cause de lui.

Comme vendeurs, nous "fîmes" Fruges, près de chez nous, et Berck-Plage, où il rencontra par hasard son beau-frère, sa soeur, ses neveu et nièce, parisiens en villégiature. Il les salua familièrement, mais on pressentait qu’il n’était pas de leur bord, qu’il y avait chez lui tout un côté de bohème et d’aventure qui le séparait du confort bourgeois.

Tel était, ou du moins tel j’ai connu Bernanos en vacances, Artésien d’adoption qui n’a jamais oublié le "treil" (canton) où il avait été transplanté, où il a lui-même enraciné ses plus célèbres personnages, dans le cadre de ses plus belles années".

Ce témoignage de Henri Tilliette, enterré à Auchy-les-Hesdin, où est souvent venu le rencontrer Bernanos avant la Première Guerre mondiale, a été cité partiellement dans plusieurs ouvrages sur Bernanos.


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