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Alphonse de Lamartine au lazaret d’Arenc à Marseille en 1850

Dans Nouveau voyage en Orient, éd. de 1877

"Une mer limpide comme l’oeil et calme comme un tombeau nous porta rapidement en vue des côtes de France, et nous descendîmes au lazaret à Marseille. Il y a des voyageurs qui se répandent en injures contre les lazarets, espèces de monastères de la santé publique interposés pendant un certain nombre de jours entre l’impatience du passager descendu de son navire et les embrassements de sa patrie ou le tracas des affaires. Quant à moi, les lazarets de terre ou de mer, d’Europe ou d’Asie, où j’ai passé bien des jours solitaires, ne m’ont jamais fait cetto impression. Ils m’ont toujours paru une douce intermittence du mouvement de l’âme et du corps, de la pensée et de la vie, qui repose forcément, mais délicieusement le voyageur, entre une époque et une autre époque ; un temps donné à la réflexion, une détonte de l’esprit et des sens, une retraite en soi-même, un moment et un territoire neutre sur la frontière des deux patries. L’homme n’a-t-il pas besoin quelquefois que sa vie physique et sa vie morale se suspendent pour le laisser respirer un peu ? Cette suspension, c’est un lazaret sur un écueil, ou dans une île, ou dans une forteresse, ou sur la plage d’une mer, ou sur la marge d’un grand fleuve comme le Danube. On vous jette encore tout brisé de la mer ou du cheval dans les vastes cours et dans les longues galeries voûtées d’un caravansérail ; vos bagages séparés de vous et répandus dans d’autres salles pour être aérés et parfumés pendant le nombre de jours fixé par les médecins, ne vous laissent que vos vêtements les plus indispensables, une plume, un livre, une feuille de papier ; chacun se choisit sa cellule, dans la longue file de chambres nues qui s’ouvrent sous les arcades communes. On la meuble à son gré d’une couche, d’uno table, d’une chaise, d’un brasier si la saison demande du feu. Un repas frugal vous est apporté à heure fixe d’une hôtellerie renfermée dans l’enceinte. Quelques serviteurs complaisants se promènent dans les corridors, et se chargent pour un modique salaire d’aller vous chercher dans la ville les choses habituelles, les papiers publics, les livres, les lettres que vous avez à recevoir ou à envoyer pendant votre isolement. Une fenêtre grillée qui s’ouvre sur la mer vous laisse contompler entre ses barreaux de fer quelques branches d’arbustes maritimes ou quelques pots de fleurs banales auxquelles vous faites à votre tour l’aumône d’un verre d’eau sur leurs racines desséchées ; plus loin, cette mer sans bornes que vous venez de quitter déroule ses lames pesantes et sonores. Ce spectacle vous fait jouir plus voluptueusement de l’immobilité de votre couche et du bonheur d’avoir échappé à ces tempêtes de l’Océan.

S’il y a un rayon de soleil au milieu de la journée, vous allez vous en réchauffer dans les vastes cours, et vous entretenir en attendant la nuit avec vos pauvres compagnons de voyage et de captivité. Vous apprenez les histoires diverses de ces vieillards, de ces jeunes femmes et de ces enfants qui viennont de tant de contrées et de tant de langues, les uns riches et heureux, les autres pauvres et misérables, retrouver ou chercher des foyers sur la terre ; vous vous intéressez à ces destinées, vous leur donnez des pensées, des voeux, quelquefois des larmes, vous vous faites des familles de prédilection dans ces familles, vous passez en revue dans un petit espace toutes les conditions de la vie humaine ; vous contractez des compassions, des amitiés, des parentés de coeur avec vos voisins. Ils connaissent bientôt votre vie et vous connaissez la leur. Vous regrettez d’avance le jour qui vous séparera.

De temps en temps une cloche tinte dans la tour sous laquelle s’ouvre là porte voûtée du lazaret. Cette cloche annonce aux reclus qu’un ami ou un parent de la ville est venu charitablement les visiter et qu’il les attend au parloir. On va s’entretenir un moment à distance et à travers de doubles barreaux avec ces hôtes complaisants de la prison ; on prolonge avec eux l’entretien pour abréger les heures. On rapporte dans sa cellule les bruits et les commérages de la ville ; on allume sa lampe, on lit, on médite, on rêve au murmure du vent et des flots. Quelques hirondelles, accoutumées à trouver les fenêtres du lazaret ouvertes et à construire leurs nids contre les solives, vous réveillent au premier rayon du soleil en battant vos vitres de leurs becs et de leurs ailes. Vous ouvrez à ces pauvres voyageuses comme vous, vous les regardez bâtir comme vous pour un printemps ces demeures que balayera le prochain hiver ; vous faites amitié avec elles, vous croyez reconnaître les mêmes hirondelles que vous avez aimées dans les kans de la Palestine ou dans les ruines de Palmyre, et qui vous ont suivi dans votre Europe comme des oiseaux domestiques. Le même soleil ramène les mêmes loisirs, les mêmes nonchalances, les mêmes monotonies de journées. Il vous semble qu’on vous a tout à coup déchargé de l’énorme fardeau des soucis de votre existence, que vous n’avez plus la responsabilité de vous-même, et que la Providence s’est chargée de vouloir, de pourvoir et d’agir pour vous.

Voilà pour moi le séjour dans un lazaret. Je ne me suis jamais plaint que d’une chose dans ces couvents de l’oubli et de l’insouciance : c’est que la porte s’en rouvrit trop vite aux espérances, aux soucis et aux agitations du monde. On sent combien la vie pèse quand on la dépose, on le sent bien plus quand on la reprend ! "

Retrouver cet ouvrage sur Gallica et le passage, p. 426 et sq.


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