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Chateaubriand in Belgium

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Les Mémoires d’Outre-tombe , chapter concerning the emigration

1 Livre 9 Chapitre 8

Bruxelles était le quartier-général de la haute émigration : les femmes les plus élégantes de Paris et les hommes les plus à la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que comme aides-de-camp, attendaient dans les plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout neufs : ils paradaient de toute la rigueur de leur légèreté. Des sommes considérables qui les auraient pu faire vivre pendant quelques années, ils les mangèrent en quelques jours : ce n’était pas la peine d’économiser, puisqu’on serait incessamment à Paris... Ces brillants chevaliers se préparaient par les succès de l’amour à la gloire, au rebours de l’ancienne chevalerie. Ils nous regardaient dédaigneusement cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu’ils nous avaient envoyées et que nous leur remettions en passant, nous contentant de nos épées.

Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude avant moi : il consistait dans mon uniforme du régiment de Navarre, dans un peu de linge et dans mes précieuses paperasses, dont je ne pouvais me séparer.

Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil ; j’y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui meurt en ce moment ; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix d’or ; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois, et Rivarol que je n’ai vu que cette unique fois dans ma vie. On ne l’avait point nommé ; je fus frappé du langage d’un homme qui pérorait seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle. L’esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il disait, à propos des révolutions : " Le premier coup porte sur le Dieu, le second ne frappe plus qu’un marbre insensible. " J’avais repris l’habit d’un mesquin sous-lieutenant-d’infanterie ; je devais partir en sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J’étais encore bronzé par le soleil d’Amérique et l’air de la mer ; je portais les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol ; le baron de Breteuil, s’apercevant de sa curiosité inquiète, le satisfit : " D’où vient votre frère le chevalier ? " dit-il à mon frère. Je répondis : " De Niagara. " Rivarol s’écria : " De la cataracte ! " Je me tus. Il hasarda un commencement de question : " Monsieur va... ? - Où l’on se bat ", interrompis-je. On se leva de table.

Cette émigration fate m’était odieuse ; j’avais hâte de voir mes pairs, des émigrés comme moi, à six cents livres de rentes. Nous étions bien stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent et si nous eussions obtenu des succès, ce n’est pas nous qui aurions profité de la victoire.

Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier dont il devint l’aide de camp ; je partis seul pour Coblentz...

Les Mémoires d’Outre-tombe , chapters concerning the Hundred-Days (les Cent-Jours) and the Waterloo battle

2 livre 23 Chapitre 4

… [Louis XVIII se sauve vers Lille, Chateaubriand furieux le suit par Amiens, Arras] La chaussée était défoncée, le temps pluvieux, madame de Chateaubriand malade : elle regardait à tout moment par la lucarne du fond de la voiture si nous n’étions pas poursuivis. Nous couchâmes à Amiens, où naquit Du Cange ; ensuite à Arras, patrie de Robespierre : là, je fus reconnu. Ayant envoyé demander des chevaux, le 22 au matin, le maître de poste les dit retenus pour un général qui portait à Lille la nouvelle de l’ entrée triomphante de l’empereur et roi à Paris ; madame de Chateaubriand mourait de peur, non pour elle, mais pour moi. Je courus à la poste et, avec de l’argent, je levai la difficulté. Arrivés sous les remparts de Lille le 23, à deux heures du matin, nous trouvâmes les portes fermées ; ordre était de ne les ouvrir à qui que ce soit. On ne put ou on ne voulut nous dire si le Roi était entré dans la ville. J’engageai le postillon pour quelques louis à gagner, en dehors des glacis, l’autre côté de la place et à nous conduire à Tournai ; j’avais, en 1792, fait à pied, pendant la nuit, ce même chemin avec mon frère. Arrivé à Tournai, j’appris que Louis XVIII était certainement entré dans Lille avec le maréchal Mortier, et qu’il comptait s’y défendre. Je dépêchai un courrier à M. de Blacas, le priant de m’envoyer une permission pour être reçu dans la place. Mon courrier revint avec une permission du commandant, mais sans un mot de M. de Blacas. Laissant madame de Chateaubriand à Tournai, je remontais en voiture pour me rendre à Lille lorsque le prince de Condé arriva. Nous sûmes par lui que le Roi était parti et que le maréchal Mortier l’avait fait accompagner jusqu’à la frontière. D’après cette explication, il restait prouvé que Louis XVIII n’était plus à Lille lorsque ma lettre y parvint.

Le duc d’Orléans suivit de près le prince de Condé.

Mécontent en apparence, il était aise au fond de se trouver hors de la bagarre ; l’ambiguïté de sa déclaration et de sa conduite portait l’empreinte de son caractère. Quant au vieux prince de Condé, l’émigration était son dieu Lare. Lui n’avait pas peur de monsieur de Bonaparte ; il se battait si l’on voulait, il s’en allait si l’on voulait : les choses étaient un peu brouillées dans sa cervelle ; il ne savait pas trop s’il s’arrêterait à Rocroi pour y livrer bataille, ou s’il irait dîner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques heures avant nous, me chargeant de recommander le café de l’auberge à ceux de sa maison qu’il avait laissés derrière lui. Il ignorait que j’avais donné ma démission à la mort de son petit-fils ; il n’était pas bien sûr d’avoir eu un petit-fils ; il sentait seulement dans son nom un certain accroissement de gloire, qui pouvait bien tenir à quelque Condé qu’il ne se rappelait plus.

Vous souvient-il de mon premier passage à Tournai avec mon frère, lors de ma première émigration ? Vous souvient-il, à ce propos, de l’homme métamorphosé en âne, de la fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé, de la pluie de corbeaux qui mettaient le feu partout [Livre IX (N.d.A.).] ? En 1815, nous étions bien nous-mêmes une pluie de corbeaux ; mais nous ne mettions le feu nulle part. Hélas ! je n’étais plus avec mon malheureux frère. Entre 1792 et 1815 la République et l’empire avaient passé : que de révolutions s’étaient aussi accomplies dans ma vie ! Le temps m’avait ravagé comme le reste. Et vous, jeunes générations du moment, laissez venir vingt-trois années, et vous direz à ma tombe où en sont vos amours et vos illusions d’aujourd’hui.

A Tournai étaient arrivés les deux frères Bertin : M. Bertin de Vaux s’en retourna à Paris. L’autre Bertin, Bertin l’aîné, était mon ami. Vous savez par le livre quatorzième de ces Mémoires ce qui m’attachait à lui. De Tournai nous allâmes à Bruxelles : là je ne retrouvai ni le baron de Breteuil, ni Rivarol, ni tous ces jeunes aides de camp devenus morts ou vieux, ce qui est la même chose. Aucune nouvelle du barbier qui m’avait donné asile. Je ne pris point le mousquet, mais la plume ; de soldat j’étais devenu barbouilleur de papier. Je cherchais Louis XVIII ; il était à Gand, où l’avaient conduit MM. de Blacas et de Duras : leur intention avait été d’abord d’embarquer le Roi pour l’Angleterre. Si le Roi avait consenti à ce projet, jamais il ne serait remonté sur le trône.

Etant entré dans un hôtel garni pour examiner un appartement, j’aperçus le duc de Richelieu fumant à demi couché sur un sofa, au fond d’une chambre noire. Il me parla des princes de la manière la plus brutale, déclarant qu’il s’en allait en Russie et ne voulait plus entendre parler de ces gens-là. Madame la duchesse de Duras, arrivée à Bruxelles, eut la douleur d’y perdre sa nièce.

La capitale du Brabant m’est en horreur ; elle n’a jamais servi que de passage à mes exils ; elle a toujours porté malheur à moi ou à mes amis.

Un ordre du Roi m’appela à Gand. Les volontaires royaux et la petite armée du duc de Berry avaient été licenciés à Béthune, au milieu de la boue et des accidents d’une débâcle militaire : on s’était fait des adieux touchants. Deux cents hommes de la maison du Roi restèrent et furent cantonnés à Alost ; mes deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand, faisaient partie de ce corps.

2 Livre 23 Chapitre 5

On m’avait donné un billet de logement dont je ne profitai pas : une baronne dont j’ai oublié le nom vint trouver madame de Chateaubriand à l’auberge et nous offrit un appartement chez elle : elle nous priait de si bonne grâce ! " Vous ne ferez aucune attention, nous dit-elle, à ce que vous contera mon mari : il a la tête... vous comprenez ? Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire. elle a des moments terribles, la pauvre enfant ! mais elle est du reste douce comme un mouton. Hélas ! ce n’est pas celle-là qui me cause le plus de chagrin ; c’est mon fils Louis, le dernier de mes enfants : si Dieu n’y met la main, il sera pire que son père. " Madame de Chateaubriand refusa poliment d’aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.

Le Roi, bien logé, ayant son service et ses gardes, forma son conseil. L’empire de ce grand monarque consistait en une maison du royaume des Pays-Bas, laquelle maison était située dans une ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait été le chef-lieu d’une préfecture de Bonaparte ; ces noms font entre eux un assez bon nombre d’événements et de siècles.

L’abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIII me nomma ministre de l’intérieur par intérim . Ma correspondance avec les départements ne me donnait pas grand’besogne ; je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets, maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos frontières ; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais tomber les clochers ; mon budget ne m’enrichissait guère ; je n’avais point de fonds secrets ; seulement, par un abus criant, je cumulais ; j’étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du roi de Suède, qui, comme son compatriote Henri IV, régnait par droit de conquête, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour d’une table couverte d’un tapis vert dans le cabinet du Roi. M. de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de l’instruction publique, prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore que sa personne : il citait ses illustres aïeux les rois d’Irlande et embarbouillait le procès de son père dans celui de Charles Ier et de Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des sueurs et des paroles qu’il avait versées au conseil, avec une dame accourue de Paris par enthousiasme de son génie ; il cherchait vertueusement à la guérir, mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le dard plus avant.

Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque j’ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de tout ce que des esprits et des coeurs droits peuvent trouver dans une conformité de goûts, d’idées, de principes et de sentiments. Madame de Duras était ambitieuse pour moi : elle seule a connu d’abord ce que je pouvais valoir en politique ; elle s’est toujours désolée de l’envie et de l’aveuglement qui m’écartaient des conseils du Roi ; mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon caractère apportait à ma fortune : elle me grondait, elle me voulait corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés et me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu’elle-même ne pouvait souffrir. Rien peut-être ne porte plus à l’attachement et à la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d’une amitié supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société fait passer vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme. Un homme vous protège par ce qu’il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi de ces deux empires l’un est si odieux, l’autre si doux.

... La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) était à Gand avec sa mère. Nous faisions, à nous deux de mauvais couplets sur l’air de la Tyrolienne . J’ai tenu sur mes genoux bien de belles petites filles qui sont aujourd’hui de jeunes grand-mères...

Le maréchal Victor était venu se placer auprès de nous, à Gand, avec une simplicité admirable : il ne demandait rien, n’importunait jamais le Roi de son empressement ; on le voyait à peine ; je ne sais si on lui fit jamais l’honneur et la grâce de l’inviter une seule fois au dîner de Sa Majesté. J’ai retrouvé dans la suite le maréchal Victor ; j’ai été son collègue au ministère, et toujours la même excellente nature m’est apparue...

L’abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent à l’auberge où j’étais logé. Madame de Chateaubriand avait des étouffements affreux, et je la veillais. Les deux nouveaux venus s’installèrent dans une chambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison ; il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les oreilles : entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la voix. l’abbé Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait à M. Beugnot : " Toi, ministre ? tu ne le seras plus ! tu n’as fait que des sottises ! " Je n’entendis pas clairement la réponse de M. le comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au trésor royal. L’abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. A travers le fracas, je saisis ces mots : " Le duc d’Angoulême ? il faut qu’il achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste des forêts de l’Etat. Je couperai tout, les ormes du grand chemin, le bois de Boulogne, les Champs-Elysées : à quoi ça sert-il ? heim ! " La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis ; son talent était un amour stupide des intérêts matériels...

L’abbé Louis était venu jusqu’à Gand réclamer son ministère : il était fort bien auprès de M. de Talleyrand avec lequel il avait officié solennellement à la première fédération du Champ-de-Mars...

On pêche, dans les rivières de Gand, un poisson blanc fort délicat : nous allions, tutti quanti , manger ce bon poisson dans une guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M. Laborie ne manquait point au rendez-vous...

2 Livre 23 Chapitre 6

On avait établi à Gand un Moniteur : mon rapport au Roi du 12 mai, inséré dans ce journal prouve que mes sentiments sur les libertés de la presse et sur la domination étrangère ont en tout temps et tout pays été les mêmes. Je puis aujourd’hui citer ces passages ; ils ne démentent point ma vie...

Ainsi, à Gand, je proposais de donner à la Charte ce qui lui manquait encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui menaçait la France : je n’étais pourtant qu’un banni dont les voeux étaient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans les Etats des souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers : ces circonstances ajoutent peut-être quelque force aux sentiments que j’osais exprimer...

2 Livre 23 Chapitre 7

Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à des intrigues antipathiques à mon caractère et misérables à mes yeux ; car, au fond, dans notre mesquine catastrophe, j’apercevais la catastrophe de la société. Mon refuge contre les oisifs et les croquants était l’ enclos du Béguinage : je parcourais ce petit univers de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux diverses oeuvres chrétiennes ; région calme, placée comme les syrtes africaines au bord des tempêtes. Là aucune disparate ne heurtait mes idées, car le sentiment religieux est si haut qu’il n’est jamais étranger aux plus graves révolutions ; les solitaires de la Thébaïde et les Barbares, destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et des existences qui s’excluent.

J’étais reçu gracieusement dans l’enclos comme l’auteur du Génie du Christianisme : partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés m’arrivent ; ensuite les mères m’amènent leurs enfants ; ceux-ci me récitent mon chapitre sur la première communion . Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j’ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d’un missionnaire et d’un médecin. Je suis touché de cette double réputation : c’est le seul souvenir agréable de moi que je conserve, je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée.

J’étais assez souvent invité à des festins dans la famille de M. et madame d’Ops, père et mère vénérables entourés d’une trentaine d’enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Chez M. Coppens, un gala, que je fus forcé d’accepter, se prolongea depuis une heure de l’après-midi jusqu’à huit heures du soir. Je comptai neuf services : on commença par les confitures et l’on finit par les côtelettes. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux seuls savent composer un livre.

Mon ministère me retenait à Gand ; madame de Chateaubriand, moins occupée, alla voir Ostende, où je m’embarquai pour Jersey en 1792.

J’avais descendu exilé et mourant ces mêmes canaux au bord desquels je me promenais exilé encore, mais en parfaite santé : toujours des fables dans ma carrière ! Les misères et les joies de ma première émigration revivaient dans ma pensée ; je revoyais l’Angleterre, mes compagnons d’infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir encore. Personne ne se crée comme moi une société réelle en évoquant des ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. Des personnes mêmes dont je ne me suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon compagnon s’il n’a passé à travers la tombe, ce qui me porte à croire que je suis un mort. Où les autres trouvent une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle ; qu’un de mes amis s’en aille de la terre, c’est comme s’il venait demeurer à mes foyers ; il ne me quitte plus. A mesure que le monde présent se retire, le monde passé me revient. Si les générations actuelles dédaignent les générations vieillies, elles perdent les frais de leur mépris en ce qui me touche : je ne m’aperçois même pas de leur existence.

Ma toison d’or n’était pas encore à Bruges, madame de Chateaubriand ne me l’apporta pas. A Bruges, en 1426, il y avait un homme appelé Jean , lequel inventa ou perfectionna la peinture à l’huile : remercions Jean de Bruges ; sans la propagation de sa méthode, les chefs-d’oeuvre de Raphaël seraient aujourd’hui effacés. Où les peintres flamands ont-ils dérobé la lumière dont ils éclairent leurs tableaux ? Quel rayon de la Grèce s’est égaré au rivage de la Batavie ?

Après son voyage d’Ostende, madame de Chateaubriand fit une course à Anvers. Elle y vit, dans un cimetière, des âmes du purgatoire en plâtre toutes barbouillées de noir et de feu. A Louvain elle me recruta un bègue, savant professeur qui vint tout exprès à Gand pour contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme. Il me dit : " Illus...ttt...rr... " ; sa parole manqua à son admiration et je le priai à dîner. Quand l’helléniste eut bu du curaçao, sa langue se délia. Nous nous mîmes sur les mérites de Thucydide, que le vin nous faisait trouver clair comme de l’eau. A force de tenir tête à mon hôte, je finis, je crois, par parler hollandais, du moins je ne me comprenais plus.

Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d’auberge à Anvers : une jeune Anglaise, nouvellement accouchée, se mourait ; pendant deux heures elle fit entendre des plaintes ; puis sa voix s’affaiblit, et son dernier gémissement, que saisit à peine une oreille étrangère se perdit dans un éternel silence. Les cris de cette voyageuse, solitaire et abandonnée, semblaient préluder aux mille voix de la mort prêtes à s’élever à Waterloo.

2 Livre 23 Chapitre 8

La solitude accoutumée de Gand était rendue plus sensible par la foule étrangère qui l’animait alors et qui tôt s’allait écouler. Des recrues belges et anglaises apprenaient l’exercice sur les places et sous les arbres des promenades ; des canonniers, des fournisseurs, des dragons, mettaient à terre des trains d’artillerie, des troupeaux de boeufs, des chevaux qui se débattaient en l’air tandis qu’on les descendait suspendus dans des sangles ; des vivandières débarquaient avec les sacs, les enfants et les fusils de leurs maris : tout cela se rendait, sans savoir pourquoi et sans y avoir le moindre intérêt, au grand rendez-vous de destruction que leur avait donné Bonaparte. On voyait des politiques gesticuler le long d’un canal, auprès d’un pêcheur immobile, des émigrés trotter de chez le Roi chez Monsieur, de chez Monsieur chez le Roi. Le chancelier de France, M. d’Ambray, habit vert, chapeau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait au conseil pour amender la Charte ; le duc de Lévis allait faire sa cour avec des savates débordées qui lui sortaient des pieds, parce que, fort brave et nouvel Achille, il avait été blessé au talon. Il était plein d’esprit, on peut en juger sur le recueil de ses pensées.

Le duc de Wellington venait de temps en temps passer des revues. Louis XVIII sortait chaque après-dîner dans un carrosse à six chevaux avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour faire le tour de Gand, tout comme s’il eût été dans Paris. S’il rencontrait dans son chemin le duc de Wellington, il lui faisait en passant un petit signe de tête de protection.

Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la prééminence de son berceau ; il était roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans une crèche ou dans un temple, sur un autel d’or ou d’argile. Jamais son infortune ne lui arracha la plus petite concession ; sa hauteur croissait en raison de son abaissement ; son diadème était son nom ; il avait l’air de dire : " Tuez-moi, vous ne tuerez pas les siècles écrits sur mon front. " Si l’on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui importait : n’étaient-elles pas gravées sur le globe ? Avait-on envoyé des commissaires les gratter dans tous les coins de l’univers ? Les avait-on effacées aux Indes, à Pondichéry, en Amérique, à Lima et à Mexico ; dans l’orient, à Antioche, à Jérusalem, à Saint-Jean d’Acre, au Caire, à Constantinople, à Rhodes, en Morée ; dans l’Occident, sur les murailles de Rome, aux plafonds de Caserte et de l’Escurial, aux voûtes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l’écusson de tous les rois ? Les avait-on arrachées à l’aiguille de la boussole, où elles semblent annoncer le règne des lis aux diverses régions de la terre ?

...

2 Livre 23 Chapitre 9

Je faisais à Gand, comme je fais en tous lieux, des courses à part. Les barques glissant sur d’étroits canaux, obligées de traverser dix à douze lieues de prairies pour arriver à la mer, avaient l’air de voguer sur l’herbe ; elles me rappelaient les canaux sauvages dans les marais à folle avoine du Missouri. Arrêté au bord de l’eau, tandis qu’on immergeait des zones de toile écrue, mes yeux erraient sur les clochers de la ville ; l’histoire m’apparaissait sur les nuages du ciel.

Les Gantois s’insurgent contre Henri de Châtillon, gouverneur pour la France ; la femme d’Edouard III met au monde Jean de Gand, tige de la maison de Lancastre ; règne populaire d’Artevelle : " Bonnes gens, qui vous meut ? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi ? En quoi puis-je vous avoir courroucés ? " - Il vous faut mourir ! criait le peuple : c’est ce que le temps nous crie à tous. Plus tard je voyais les ducs de Bourgogne ; les Espagnols arrivaient. Puis la pacification, les sièges et les prises de Gand.

Quand j’avais rêvé parmi les siècles, le son d’un petit clairon ou d’une musette écossaise me réveillait. J’apercevais des soldats vivants qui accouraient pour rejoindre les bataillons ensevelis de la Batavie : toujours destructions, puissances abattues ; et, en fin de compte, quelques ombres évanouies et des noms passés.

La Flandre maritime fut un des premiers cantonnements des compagnons de Clodion et de Clovis. Gand, Bruges et leurs campagnes, fournissaient près d’un dixième des grenadiers de la vieille garde : cette terrible milice fut tirée en partie du berceau de nos pères, et elle s’est venue faire exterminer auprès de ce berceau. La Lys a-t-elle donné sa fleur aux armes de nos rois ?

Les moeurs espagnoles impriment leur caractère : les édifices de Gand me retraçaient ceux de Grenade, moins le ciel de la Vega. Une grande ville presque sans habitants, des rues désertes, des canaux aussi déserts que ces rues... vingt-six îles formées par ces canaux, qui n’étaient pas ceux de Venise, une énorme pièce d’artillerie du moyen âge, voilà ce qui remplaçait à Gand la cité des Zegris, le Duero et le Xenil, le Généralife et l’Alhambra : mes vieux songes, vous reverrai-je jamais ?

Madame la duchesse d’Angoulême, embarquée sur la Gironde, nous arriva par l’Angleterre avec le général Donnadieu et M. de Sèze, qui avait traversé l’océan, son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la duchesse de Lévis vinrent à la suite de la princesse : ils s’étaient jetés dans la diligence et sauvés de Paris par la route de Bordeaux. Les voyageurs, leurs compagnons, parlaient politique : " Ce scélérat de Chateaubriand, disait l’un d’eux, n’est pas si bête ! depuis trois jours, sa voiture était chargée dans sa cour : l’oiseau a déniché. Ce n’est pas l’embarras, si Napoléon l’avait attrapé !... "

Madame la duchesse de Lévis était une personne très belle, très bonne, aussi calme que madame la duchesse de Duras était agitée. Elle ne quittait point madame de Chateaubriand ; elle fut à Gand notre compagne assidue. Personne n’a répandu dans ma vie plus de quiétude, chose dont j’ai grand besoin. Les moments les moins troublés de mon existence sont ceux que j’ai passés à Noisiel, chez cette femme dont les paroles et les sentiments n’entraient dans votre âme que pour y ramener la sérénité...

2 Livre 23 Chapitre 10

A Gand, comme à Paris, le pavillon Marsan existait. Chaque jour apportait de France à Monsieur des nouvelles qu’enfantait l’intérêt ou l’imagination. M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller à la cour royale de Paris, ami intime de Fouché, descendit au milieu de nous ; il se fit reconnaître et fut mis en rapport avec M. Capelle.

Quand je me rendais chez Monsieur, ce qui était rare, son entourage m’entretenait, à paroles couvertes et avec maints soupirs, d’un homme qui (il fallait en convenir) se conduisait à merveille : il entravait tontes les opérations de l’empereur ; il défendait le faubourg Saint-Germain , etc., etc. etc. Le fidèle maréchal Soult était aussi l’objet des prédilections de Monsieur, et, après Fouché, l’homme le plus loyal de France.

Un jour, une voiture s’arrête à la porte de mon auberge, j’en vois descendre madame la baronne de Vitrolles : elle arrivait chargée des pouvoirs du duc d’Otrante. Elle remporta un billet écrit de la main de Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouché n’en voulait pas davantage ; armé de ce billet, il était sûr de son avenir en cas de restauration. Dès ce moment il ne fut plus question à Gand que des immenses obligations que l’on avait à l’excellent M. Fouché de Nantes, que de l’impossibilité de rentrer en France autrement que par le bon plaisir de ce juste : l’embarras était de faire goûter au Roi le nouveau rédempteur de la monarchie...

2 Livre 23 Chapitre 15

Nous autres émigrés, nous étions dans la ville de Charles-Quint comme les femmes de cette ville : assises derrière leurs fenêtres, elles voient dans un petit miroir incliné les soldats passer dans la rue. Louis XVIII était là dans un coin complètement oublié ; à peine recevait-il de temps en temps un billet du prince de Talleyrand revenant de Vienne, quelques lignes des membres du corps diplomatique résidant auprès du duc de Wellington en qualité de commissaires, MM. Pozzo di Borgo, de Vincent, etc., etc. On avait bien autre chose à faire qu’à songer à nous ! Un homme étranger à la politique n’aurait jamais cru qu’un impotent caché au bord de la Lys serait rejeté sur le trône par le choc des milliers de soldats prêts à s’égorger : soldats dont il n’était ni le roi ni le général, qui ne pensaient pas à lui, qui ne connaissaient ni son nom ni son existence. De deux points si rapprochés, Gand et Waterloo, jamais l’un ne parut si obscur, l’autre si éclatant : la légitimité gisait au dépôt comme un vieux fourgon brisé.

Nous savions que les troupes de Bonaparte s’approchaient ; nous n’avions pour nous couvrir que nos deux petites compagnies sous les ordres du duc de Berry, prince dont le sang ne pouvait nous servir, car il était déjà demandé ailleurs. Mille chevaux détachés de l’armée française, nous auraient enlevés en quelques heures. Les fortifications de Gand étaient démolies ; l’enceinte qui reste eût été d’autant plus facilement forcée que la population belge ne nous était pas favorable. La scène dont j’avais été témoin aux Tuileries se renouvela : on préparait secrètement les voitures de Sa Majesté ; les chevaux étaient commandés. Nous, fidèles ministres, nous aurions pataugé derrière ; à la grâce de Dieu. Monsieur partit pour Bruxelles, chargé de surveiller de plus près les mouvements.

M. de Blacas était devenu soucieux et triste ; moi, pauvre homme, je le solaciais. A Vienne on ne lui était pas favorable ; M. de Talleyrand s’en moquait ; les royalistes l’accusaient d’être la cause du retour de Bonaparte. Ainsi, dans l’une ou l’autre chance, plus d’exil honoré pour lui en Angleterre, plus de premières places possibles en France : j’étais son unique appui. Je le rencontrais assez souvent au Marché aux chevaux, où il trottait seul ; m’attelant à son côté, je me conformais à sa triste pensée . Cet homme que j’ai défendu à Gand et en Angleterre, que je défendis en France après les Cent-Jours, et jusque dans la préface de la Monarchie selon la Charte , cet homme m’a toujours été contraire : cela ne serait rien s’il n’eût été un mal pour la monarchie. Je ne me repens pas de ma niaiserie passée ; mais je dois redresser dans ces Mémoires les surprises faites à mon jugement ou à mon bon coeur.

2 Livre 23 Chapitre 16

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles ; j’allai seul achever ma promenade sur la grande route. J’avais emporté les Commentaires de César et je cheminais lentement, plongé dans ma lecture. J’étais déjà à plus d’une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement sourd : je m’arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même si je continuerais d’aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d’un orage. Je prêtai l’oreille ; je n’entendis plus que le cri d’une poule d’eau dans des joncs et le son d’une horloge de village. Je poursuivis ma route : je n’avais pas fait trente pas que le roulement recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux ; quelquefois il n’était sensible que par une trépidation de l’air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit l’idée d’un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l’angle d’un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m’appuyai debout contre le tronc de l’arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s’étant levé m’apporta plus distinctement le bruit de l’artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j’écoutais les échos au pied d’un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo ! Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j’aurais été moins ému si je m’étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m’eussent pas laissé le temps de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de moi, le poids des réflexions m’accablait : Quel était ce combat ? Etait-il définitif ? Napoléon était-il là en personne ? Le monde comme la robe du Christ, était-il jeté au sort ? Succès ou revers de l’une ou de l’autre armée, quelle serait la conséquence de l’événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait ! chaque bruit parvenu à mon oreille n’était-il pas le dernier soupir d’un Français ? Etait-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S’ils triomphaient, notre gloire n’était-elle pas perdue ? Si Napoléon l’emportait que devenait notre liberté ? Bien qu’un succès de Napoléon m’ouvrit un exil éternel, la patrie l’emportait dans ce moment dans mon coeur ; mes voeux étaient pour l’oppresseur de la France, s’il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.

Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français ! La royauté aurait donc pour carrosses de son sacre les chariots d’ambulance remplis de nos grenadiers mutilés ! Que sera-ce qu’une restauration accomplie sous de tels auspices ?... Ce n’est là qu’une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement de mon coeur. A quelques lieues d’une catastrophe immense, je ne la voyais pas ; je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo comme du rivage de Boulaq, au bord du Nil, j’étendais vainement mes mains vers les Pyramides.

Aucun voyageur ne paraissait ; quelques femmes dans les champs, sarclant paisiblement des sillons de légumes, n’avaient pas l’air d’entendre le bruit que j’écoutais. Mais voici venir un courrier : je quitte le pied de mon arbre et je me place au milieu de la chaussée ; j’arrête le courrier et l’interroge. Il appartenait au duc de Berry et venait d’Alost. Il me dit : " Bonaparte est entré hier (17 juin) dans Bruxelles, après un combat sanglant. La bataille a dû recommencer aujourd’hui (18 juin). On croit à la défaite définitive des alliés, et l’ordre de la retraite est donné. " Le courrier continua sa route.

Je le suivis en me hâtant : je fus dépassé par la voiture d’un négociant qui fuyait en poste avec sa famille ; il me confirma le récit du courrier.

2 Livre 23 Chapitre 17

Tout était dans la confusion quand je rentrai à Gand : on fermait les portes de la ville ; les guichets seuls demeuraient entre-baillés ; des bourgeois mal armés et quelques soldats de dépôt faisaient sentinelle. Je me rendis chez le Roi.

Monsieur venait d’arriver par une route détournée : il avait quitté Bruxelles sur la fausse nouvelle que Bonaparte y allait entrer, et qu’une première bataille perdue ne laissait aucune espérance du gain d’une seconde. On racontait que les Prussiens ne s’étant pas trouvés en ligne, les Anglais avaient été écrasés.

Sur ces bulletins, le sauve qui peut devint général : les possesseurs de quelques ressources partirent ; moi, qui ai la coutume de n’avoir jamais rien, j’étais toujours prêt et dispos. Je voulais faire déménager avant moi madame de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais qui n’aime pas les coups de canon : elle ne me voulut pas quitter.

Le soir, conseil auprès de S. M. : nous entendîmes de nouveau les rapports de Monsieur et les on dit recueillis chez le commandant de la place ou chez le baron d’Eckstein. Le fourgon des diamants de la couronne était attelé : je n’avais pas besoin de fourgon pour emporter mon trésor. J’enfermai le mouchoir de soie noire dont j’entortille ma tête la nuit dans mon flasque portefeuille de ministre de l’intérieur, et je me mis à la disposition du prince, avec ce document important des affaires de la légitimité. J’étais plus riche dans ma première émigration, quand mon havresac me tenait lieu d’oreiller et servait de maillot à Atala : mais en 1815 Atala était une grande petite fille dégingandée de treize à quatorze ans, qui courait le monde toute seule, et qui pour l’honneur de son père, avait fait trop parler d’elle.

Le 19 juin, à une heure du matin, une lettre de M. Pozzo, transmise au Roi par estafette, rétablit la vérité des faits. Bonaparte n’était point entré dans Bruxelles ; il avait décidément perdu la bataille de Waterloo...

Le 18 au matin, avant les premiers coups de canon, le duc de Wellington déclara qu’il pourrait tenir jusqu’à trois heures ; mais qu’à cette heure, si les Prussiens ne paraissaient pas, il serait nécessairement écrasé : acculé sur Planchenois et Bruxelles, toute retraite lui était interdite. Surpris par Napoléon, sa position militaire était détestable ; il l’avait acceptée et ne l’avait pas choisie.

Les Français emportèrent d’abord, à l’aile gauche de l’ennemi, les hauteurs qui dominent le château d’Hougoumont jusqu’aux fermes de la Haie-Sainte et de Papelotte ; à l’aile droite ils attaquèrent le village de Mont-Saint-Jean ; la ferme de la Haie-Sainte est enlevée au centre par le prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît vers Saint-Lambert à six heures du soir : une nouvelle et furieuse attaque est donnée au village de la Haie-Sainte ; Blücher survient avec des troupes fraîches et isole du reste de nos troupes déjà rompues les carrés de la garde impériale. Autour de cette phalange immobile, le débordement des fuyards entraîne tout parmi des flots de poussière, de fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées à la congrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces d’artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux : c’était comme le sommaire de toutes les batailles de l’empire. Deux fois les Français ont crié : Victoire ! deux fois leurs cris sont étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s’éteint ; les cartouches sont épuisées ; quelques grenadiers blessés, au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets sanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout appuyés sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge. Non loin d’eux l’homme des batailles écoutait, l’oeil fixe, le dernier coup de canon qu’il devait entendre de sa vie. Dans ces champs de carnage, son frère Jérôme combattait encore avec ses bataillons expirants accablés par le nombre, mais son courage ne peut ramener la victoire.

Le nombre des morts du côté des alliés était estimé à dix-huit mille hommes, du côté des Français à vingt-cinq mille ; douze cents officiers anglais avaient péri ; presque tous les aides de camp du duc de Wellington étaient tués ou blessés ; il n’y eut pas en Angleterre une famille qui ne prît le deuil. Le prince d’Orange avait été atteint d’une balle à l’épaule ; le baron de Vincent, ambassadeur d’Autriche, avait eu la main percée. Les Anglais furent redevables du succès aux Irlandais et à la brigade des montagnards écossais que les charges de notre cavalerie ne purent rompre. Le corps du général Grouchy, ne s’étant pas avancé, ne se trouva point à l’affaire. Les deux armées croisèrent le fer et le feu avec une bravoure et un acharnement qu’animait une inimitié nationale de dix siècles. Lord Castlereagh, rendant compte de la bataille à la Chambre des lords, disait : " Les soldats anglais et les soldats français, après l’affaire, lavaient leurs mains sanglantes dans un même ruisseau, et d’un bord à l’autre se congratulaient mutuellement sur leur courage. " Wellington avait toujours été funeste à Bonaparte ou plutôt le génie rival de la France, le génie anglais, barrait le chemin à la victoire. Aujourd’hui les Prussiens réclament contre les Anglais l’honneur de cette affaire décisive ; mais, à la guerre, ce n’est pas l’action accomplie, c’est le nom qui fait le triomphateur : ce n’est pas Bonaparte qui a gagné la véritable bataille d’Iéna.

Les fautes des Français furent considérables : ils se trompèrent sur des corps ennemis ou amis ; ils occupèrent trop tard la position des Quatre-Bras ; le maréchal Grouchy, qui était chargé de contenir les Prussiens avec ses trente-six mille hommes, les laissa passer sans les voir : de là des reproches que nos généraux se sont adressés. Bonaparte attaqua de front selon sa coutume, au lieu de tourner les Anglais, et s’occupa, avec la présomption du maître, de couper la retraite à un ennemi qui n’était pas vaincu.

Beaucoup de menteries et quelques vérités assez curieuses ont été débitées sur cette catastrophe. Le mot : La garde meurt et ne se rend pas, est une invention qu’on n’ose plus défendre. Il paraît certain qu’au commencement de l’action, Soult fit quelques observations stratégiques à l’empereur : " Parce que Wellington vous a battu, lui répondit sèchement Napoléon, vous croyez toujours que c’est un grand général. " A la fin du combat, M. de Turenne pressa Bonaparte de se retirer pour éviter de tomber entre les mains de l’ennemi : Bonaparte, sorti de ses pensées comme d’un rêve, s’emporta d’abord ; puis tout à coup, au milieu de sa colère, il s’élance sur son cheval et fuit...

2 Livre 23 Chapitre 19

Tandis que Bonaparte se retirait à la Malmaison avec l’empire fini, nous, nous partions de Gand avec la monarchie recommençante. Pozzo, qui savait combien il s’agissait peu de la légitimité en haut lieu, se hâta d’écrire à Louis XVIII de partir et d’arriver vite, s’il voulait régner avant que la place fût prise : c’est à ce billet que Louis XVIII dut sa couronne en 1815.

A Mons, je manquai la première occasion de fortune de ma carrière politique ; j’étais mon propre obstacle et je me trouvais sans cesse sur mon chemin. Cette fois, mes qualités me jouèrent le mauvais tour que m’auraient pu faire mes défauts...

M. de Talleyrand entra dans Mons vers les six heures du soir, accompagné de l’abbé Louis : M. de Ricé, M. de Jaucourt et quelques autres commensaux, volèrent à lui. Plein d’une humeur qu’on ne lui avait jamais vue, l’humeur d’un roi qui croit son autorité méconnue, il refusa de prime abord d’aller chez Louis XVIII, répondant à ceux qui l’en pressaient par sa phrase ostentatrice : " Je ne suis jamais pressé ; il sera temps demain. " Je l’allai voir ; il me fit toutes ces cajoleries avec lesquelles il séduisait les petits ambitieux et les niais importants. Il me prit par le bras, s’appuya sur moi en me parlant : familiarités de haute faveur, calculées pour me tourner la tête, et qui étaient, avec moi, tout à fait perdues ; je ne comprenais même pas. Je l’invitai à venir chez le Roi où je me rendais.

Louis XVIII était dans ses grandes douleurs : il s’agissait de se séparer de M. de Blacas ; celui-ci ne pouvait rentrer en France ; l’opinion était soulevée contre lui ; bien que j’eusse eu à me plaindre du favori à Paris, je ne lui en avais témoigné à Gand aucun ressentiment. Le Roi m’avait su gré de ma conduite ; dans son attendrissement, il me traita à merveille. On lui avait déjà rapporté les propos de M. de Talleyrand : " Il se vante, me dit-il, de m’avoir remis une seconde fois la couronne sur la tête et il me menace de reprendre le chemin de l’Allemagne : qu’en pensez-vous, monsieur de Chateaubriand ? " Je répondis : " On aura mal instruit Votre Majesté ; M. de Talleyrand est seulement fatigué. Si le Roi y consent, je retournerai chez le ministre. " Le Roi parut bien aise ; ce qu’il aimait le moins, c’étaient les tracasseries ; il désirait son repos aux dépens même de ses affections.

M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs était plus monté que jamais. Je lui représentai qu’en un moment aussi critique il ne pouvait songer à s’éloigner. Pozzo le prêcha dans ce sens : bien qu’il n’eut pas la moindre inclination pour lui, il aimait dans ce moment à le voir aux affaires comme une ancienne connaissance ; de plus il le supposait en faveur près du czar. Je ne gagnai rien sur l’esprit de M. de Talleyrand, les habitués du prince me combattaient ; M. Mounier même pensait que M. de Talleyrand devait se retirer. L’abbé Louis, qui mordait tout le monde, me dit en secouant trois fois sa mâchoire : " Si j’étais le prince, je ne resterais pas un quart d’heure à Mons. " Je lui répondis : " Monsieur l’abbé, vous et moi nous pouvons nous en aller où nous voulons ; personne ne s’en apercevra ; il n’en est pas de même de M. de Talleyrand. " J’insistai encore et je dis au prince : " Savez-vous que le Roi continue son voyage ? " M. de Talleyrand parut surpris, puis il me dit superbement, comme le Balafré à ceux qui le voulaient mettre en garde contre les desseins de Henri III : " Il n’osera ! "

Je revins chez le Roi où je trouvai M. de Blacas. Je dis à S. M., pour excuser son ministre, qu’il était malade, mais qu’il aurait très certainement l’honneur de faire sa cour au Roi le lendemain. " Comme il voudra, répliqua Louis XVIII : je pars à trois heures " ; et puis il ajouta affectueusement ces paroles : " Je vais me séparer de M. de Blacas ; la place sera vide, monsieur de Chateaubriand. "

C’était la maison du Roi mise à mes pieds. Sans s’embarrasser davantage de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher ses chevaux à sa voiture pour suivre ou précéder le Roi : je demeurai sottement dans mon auberge.

M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le Roi s’en irait, s’était couché : à trois heures on le réveille pour lui dire que le Roi part ; il n’en croit pas ses oreilles : " Joué ! trahi ! " s’écria-t-il. On le lève et le voilà, pour la première fois de sa vie, à trois heures du matin dans la rue, appuyé sur le bras de M. de Ricé. Il arrive devant l’hôtel du Roi ; les deux premiers chevaux de l’attelage avaient déjà la moitié du corps hors de la porte cochère. On fait signe de la main au postillon de s’arrêter ; le Roi demande ce que c’est. On lui crie : " Sire, c’est M. de Talleyrand. - Il dort, dit Louis XVIII. - Le voilà, sire. - Allons ! " répondit le Roi. Les chevaux reculent avec la voiture ; on ouvre la portière, le Roi descend, rentre en se traînant dans son appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence en colère une explication. Sa Majesté l’écoute et lui répond : " Prince de Bénévent, vous nous quittez ? Les eaux vous feront du bien : vous nous donnerez de vos nouvelles. " Le Roi laisse le prince ébahi, se fait reconduire à sa berline et part. M. de Talleyrand bavait de colère ; le sang-froid de Louis XVIII l’avait démonté : lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de sang-froid, être battu sur son propre terrain, planté là, sur une place à Mons, comme l’homme le plus insignifiant : il n’en revenait pas ! Il demeure muet, regarde s’éloigner le carrosse, puis saisissant le duc de Lévis par un bouton de son spencer : " Allez, monsieur le duc, allez dire comme on me traite ! J’ai remis la couronne sur la tête du Roi (il en revenait toujours à cette couronne), et je m’en vais en Allemagne commencer la nouvelle émigration. "

M. de Lévis écoutant en distraction, se haussant sur la pointe du pied, dit : " Prince, je pars, il faut qu’il y ait au moins un grand seigneur avec le Roi. "

M. de Lévis se jeta dans une carriole de louage qui portait le chancelier de France : les deux grandeurs de la monarchie capétienne s’en allèrent côte à côte la rejoindre, à moitié frais, dans une benne mérovingienne. J’avais prié M. de Duras de travailler à la réconciliation et de m’en donner les premières nouvelles. " Quoi ! m’avait dit M. de Duras, vous restez après ce que vous a dit le Roi ? " M. de Blacas, en partant de Mons de son côté, me remercia de l’intérêt que je lui avais montré. Je retrouvai M. de Talleyrand embarrassé ; il en était au regret de n’avoir pas suivi mon conseil, et d’avoir, comme un sous-lieutenant mauvaise tête, refusé d’aller le soir chez le Roi ; il craignait que des arrangements eussent lieu sans lui, qu’il ne pût participer à la puissance politique et profiter des tripotages d’argent qui se préparaient. Je lui dis que, bien que je différasse de son opinion, je ne lui en restais pas moins attaché, comme un ambassadeur à son ministre ; qu’au surplus j’avais des amis auprès du Roi, et que j’espérais bientôt apprendre quelque chose de bon. M. de Talleyrand était une vraie tendresse, il se penchait sur mon épaule ; certainement il me croyait dans ce moment un très grand homme.

Je ne tardai point à recevoir un billet de M. de Duras ; il m’écrivait de Cambrai que l’affaire était arrangée, et que M. de Talleyrand allait recevoir l’ordre de se mettre en route : cette fois le prince ne manqua pas d’obéir.

Quel diable me poussait ? Je n’avais point suivi le Roi qui m’avait pour ainsi dire offert ou plutôt donné le ministère de sa maison et qui fut blessé de mon obstination à rester à Mons : je me cassais le cou pour M. de Talleyrand que je connaissais à peine, que je n’estimais point, que je n’admirais point ; pour M. de Talleyrand qui allait entrer dans des combinaisons nullement les miennes, qui vivait dans une atmosphère de corruption dans laquelle je ne pouvais respirer !...

Je rentrai en France n’ayant pas de quoi payer ma route, tandis que les trésors pleuvaient sur les disgraciés : je méritais cette correction. C’est fort bien de s’escrimer en pauvre chevalier quand tout le monde est cuirassé d’or ; mais encore ne faut-il pas faire des fautes énormes : moi demeuré auprès du Roi, la combinaison du ministère Talleyrand et Fouché devenait presque impossible ; la Restauration commençait par un ministère moral et honorable, toutes les combinaisons de l’avenir pouvaient changer. L’insouciance que j’avais de ma personne me trompa sur l’importance des faits : la plupart des hommes ont le défaut de se trop compter ; j’ai le défaut de ne me pas compter assez : je m’enveloppai dans le dédain habituel de ma fortune ; j’aurais dû voir que la fortune de la France se trouvait liée dans ce moment à celle de mes petites destinées : ce sont de ces enchevêtrements historiques fort communs.

2 Livre 23 Chapitre 20

Sorti enfin de Mons, j’arrivai au Cateau-Cambrésis ; M. de Talleyrand m’y rejoignit : nous avions l’air de venir refaire le traité de paix de 1559 entre Henri II de France et Philippe II d’Espagne.

A Cambrai, il se trouva que le marquis de La Suze, maréchal des logis du temps de Fénelon, avait disposé des billets de logement de madame de Lévis, de madame de Chateaubriand et du mien : nous demeurâmes dans la rue, au milieu des feux de joie, de la foule circulant autour de nous et des habitants qui criaient : Vive le Roi ! Un étudiant, ayant appris que j’étais là, nous conduisit à la maison de sa mère.

Les amis des diverses monarchies de France commençaient à paraître ; ils ne venaient pas à Cambrai pour la ligue contre Venise, mais pour s’associer contre les nouvelles constitutions ; ils accouraient mettre aux pieds du Roi leurs fidélités successives et leur haine pour la Charte : passeport qu’ils jugeaient nécessaire auprès de Monsieur ; moi et deux ou trois raisonnables Gilles, nous sentions déjà la jacobinerie. Le 23 juin, parut la déclaration de Cambrai. Le Roi y disait : " Je ne veux éloigner de ma personne que ces hommes dont la renommée est un sujet de douleur pour la France et d’effroi pour l’Europe. " Or voyez, le nom de Fouché était prononcé avec gratitude par le pavillon Marsan ! Le Roi riait de la nouvelle passion de son frère et disait : " Elle ne lui est pas venue de l’inspiration divine. "

Au livre IV de ces Mémoires je vous ai raconté qu’en traversant Cambrai après les Cent-Jours, je cherchai vainement mon logis du temps du régiment de Navarre et le café que je fréquentais avec La Martinière : tout avait disparu avec ma jeunesse.

De Cambrai, nous allâmes coucher à Roye...

P.S.

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