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Chateaubriand et la Provence


Les Mémoires d’outre-tombe, 2ème partie, livre 14, chapitre 2, Voyage dans le Midi de la France en 1802, texte rédigé en 1838

"Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon, fut obligé de s’arrêter à Tain, à cause d’une tempête. Je me croyais en Amérique : le Rhône me représentait mes grandes rivières sauvages. J’étais niché dans une petite auberge, au bord des flots ; un conscrit se tenait debout dans un coin du foyer ; il avait le sac sur le dos et allait rejoindre l’armée d’Italie. J’écrivais sur le soufflet de la cheminée, en face de l’hôtelière, assise en silence devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et le chat de faire du bruit.

Ce que j’écrivais, était un article déjà presque fait en descendant le Rhône et relatif à la Législation primitive de M. de Bonald. Je prévoyais ce qui est arrivé depuis : " La littérature française, disais-je, va changer de face ; avec la Révolution, vont naître d’autres pensées, d’autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s’efforceront de sortir des anciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l’emporter sur leurs adversaires, parce qu’en s’appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds. "

Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de l’histoire ; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle : " L’auteur de cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de France. Sur deux montagnes opposées s’élèvent deux tours en ruines ; au haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des spectateurs ; mais personne ne s’arrête pour aller où la cloche l’invite. Ainsi les hommes qui prêchent aujourd’hui morale et religion, donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que le torrent du siècle entraîne ; le voyageur s’étonne de la grandeur des débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des souvenirs qui s’en élèvent, mais il n’interrompt point sa course, et au premier détour du fleuve, tout est oublié. "

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m’en offrit : j’achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d’un petit roman nommé Atala . En allant de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j’étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du Génie du Christianisme , au prix raisonnable de neuf francs l’exemplaire, et me fit un grand éloge de l’ouvrage et de l’auteur. Il habitait un bel hôtel entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid : au bout de vingt-quatre heures, je m’ennuyai de suivre la fortune, et je m’arrangeai presque pour rien avec le voleur.

Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche et résolue, qui, dans sa propriété, se battait avec le Rhône, échangeait des coups de fusil avec les riverains et se défendait contre les années.

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte, puisqu’il arracha la France à la conquête. Arrivé auprès de la ville des papes avec les aventuriers que sa gloire entraînait en Espagne, il dit au prévôt envoyé au devant de lui par le pontife : " Frère ne me celez pas : dont vient ce trésor ? l’a prins le pape en son trésor ? Et il lui répondit que non, et que le commun d’Avignon l’avoit payé chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, Prévost, je vous promets que nous n’en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent cueilli soit rendu à ceux qui l’ont payé, et dites bien au pape qu’il le leur fasse rendre ; car si je savais que le contraire fust, il m’en poiseroit ; et eusse ores passé la mer, si retournerois-je par-deçà. Adonc fut Bertrand payé de l’argent du pape, et ses gens de rechief absous, et ladite absolution primière de rechief confirmée. "

Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c’était l’entrée de l’Italie. Les géographies disent : " Le Rhône est au Roi, mais la ville d’Avignon est arrosée par une branche de la rivière de la Sorgue, qui est au pape. " Le pape est-il bien sûr de conserver longtemps la propriété du Tibre ? On visitait à Avignon le couvent des Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des Célestins un squelette : c’était celui d’une femme d’une grande beauté qu’il avait aimée.

Dans l’église des Cordeliers, se trouvait le sépulcre de madonna Laura : François Ier commanda de l’ouvrir et salua les cendres immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe qu’il fit élever cette épitaphe :

En petit lieu compris vous pouvez voir

Ce qui comprend beaucoup par renommée :

..............

O gentille âme estant tant estimée,

Qui te pourra louer qu’en se taisant ?

Car la parole est tousjours réprimée,

Quand le sujet surmonte le disant.

On aura beau faire, le père des lettres , l’ami de Benvenuto Cellini, de Léonard de Vinci, du Primatice, le roi à qui nous devons la Diane, soeur de l’Apollon du Belvédère, et la Sainte Famille de Raphaël ; le chantre de Laure, l’admirateur de Pétrarque, a reçu des beaux-arts reconnaissants une vie qui ne périra point.

J’allai à Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyères parfumées et la première olive que portait un jeune olivier :

Chiara fontana, in quel medesmo bosco,

Sorgea d’un sasso ; ed acque fresche e dolci

Spargea soavemente mormorando.

Al bel seggio riposto, ombroso e fosco

Ne pastori appressavan, ne bifolci ;

Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.

" Cette claire fontaine, dans ce même bocage, sort d’un rocher ; elle répand, fraîches et douces, ses ondes qui suavement murmurent. A ce beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s’empressent ; mais la nymphe et la muse y vont chantant. "

Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée : " Je m’enquérais, dit-il, d’un lieu caché où je pusse me retirer comme dans un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien solitaire, d’où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les sources : je m’y établis. C’est là que j’ai composé mes poésies en langue vulgaire : vers où j’ai peint les chagrins de ma jeunesse. "

C’est aussi de Vaucluse qu’il entendait, comme on l’entendait encore lorsque j’y passais, le bruit des armes retentissant en Italie ; il s’écriait :

Italia mia.....

O diluvio raccolto

Di che deserti strani

Per inondar i nostri dolci campi !

..............

Non è questo’l terren ch’ io toccai pria ?

Non è questo ’l mio nido,

Ove nudrito fui si dolcemente ?

Non è questa la patria, in ch’ io mi fido,

Madre benigna e pia

Chi copre l’ uno et l’ altro mio parente ?

" Mon Italie !... O déluge rassemblé des déserts étrangers pour inonder nos doux champs ! N’est-ce pas là le sol que je touchai d’abord ? n’est-ce pas là le nid où je fus si doucement nourri ? n’est-ce pas là la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse qui couvre l’un et l’autre de mes parents ? "

Plus tard, l’amant de Laure invite Urbain V à se transporter à Rome : " Que répondrez-vous à saint Pierre s’écrie-t-il éloquemment, quand il vous dira : " Que se passe-t-il à Rome ? Dans quel état est mon temple, mon tombeau, mon peuple ? Vous ne répondez rien ? D’où venez-vous ? Avez-vous habité les bords du Rhône ? " Vous y naquîtes, dites-vous : et moi, n’étais-je pas né en Galilée ? "

Siècle fécond, jeune, sensible, dont l’admiration remuait les entrailles ; siècle qui obéissait à la lyre d’un grand poète, comme à la loi d’un législateur. C’est à Pétrarque que nous devons le retour du souverain pontife au Vatican ; c’est sa voix qui a fait naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.

De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et l’on me montra la Glacière : la Révolution s’en est prise aux lieux célèbres ; les souvenirs du passé sont obligés de pousser au travers et de reverdir sur des ossements. Hélas ! les gémissements des victimes meurent vite après elles ; ils arrivent à peine à quelque écho qui les fait survivre un moment, quand déjà la voix dont ils s’exhalaient est éteinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du Rhône, on entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque ; une canzone solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d’une immortelle mélancolie et de chagrins d’amour d’autrefois.

Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer à Avignon, dans l’église de Saint-Antoine. Il avait écrit la Belle Dame sans mercy , et le baiser de Marguerite d’Ecosse l’a fait vivre.

D’Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité par Bossuet : " Je ne t’oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent que la plupart des nations te doivent céder, et que la Grèce même ne doit pas se comparer à toi. " ( Pro L. Flacco .) Tacite, dans la Vie d’Agricola, loue aussi Marseille comme mêlant l’urbanité grecque à l’économie des provinces latines. Fille de l’Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée par César, n’est-ce pas réunir assez de gloire ? Je me hâtai de monter à Notre-Dame de la Garde , pour admirer la mer que bordent avec leurs ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l’antiquité. La mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme l’océan, qui se lève deux fois le jour, est l’abîme auquel a dit Jéhovah : " Tu n’iras pas plus loin. "

Cette année même, 1838, j’ai remonté sur cette cime ; j’ai revu cette mer qui m’est à présent si connue, et au bout de laquelle s’élevèrent la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait ; je suis entré dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de l’armée d’Egypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des matelots de la Bretagne à Notre-Dame de Bon-Secours me revenait en pensée : vous savez quand et comment je vous ai déjà cité cette complainte de mes premiers jours de l’océan :

Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours, etc.

Que d’événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l’ Etoile des mers , à laquelle j’avais été voué dans mon enfance ! Lorsque je contemplais ces ex-voto , ces peintures de naufrages suspendues autour de moi, je croyais lire l’histoire de mes jours. Virgile place sous les portiques de Carthage un Troyen, ému à la vue d’un tableau représentant l’incendie de Troie, et le génie du chantre d’Hamlet a profité de l’âme du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d’une forêt chantée par Lucain, je n’ai point reconnu Marseille : dans ses rues droites, longues et larges, je ne pouvais plus m’égarer. Le port était encombré de vaisseaux ; j’y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une nave , conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en Chypre comme Joinville : au rebours des hommes, le temps rajeunit les villes. J’aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des Bérenger, du duc d’Anjou, du roi René, de Guise et d’Epernon, avec les monuments de Louis XIV et les vertus de Belzunce ; les rides me plaisaient sur son front. Peut-être qu’en regrettant les années qu’elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j’ai trouvées. Marseille m’a reçu gracieusement, il est vrai ; mais l’émule d’Athènes est devenue trop jeune pour moi.

Si les Mémoires d’Alfieri eussent été publiés en 1803, je n’aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains du poète. Cet homme rude est arrivé une fois au charme de la rêverie et de l’expression :

" Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à Marseille, était de me baigner presque tous les soirs dans la mer ; j’avais trouvé un petit endroit fort agréable sur une langue de terre placée à droite hors du port où, en m’asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un petit rocher, qui empêchait qu’on ne pût me voir du côté de la terre, je n’avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux immensités qu’embellissaient les rayons d’un soleil couchant, je passais, en rêvant, des heures délicieuses ; et là, je serais devenu poète, si j’avais su écrire dans une langue quelconque. "

Je revins par le Languedoc et la Gascogne. A Nîmes, les Arènes et la Maison-Carrée n’étaient pas encore dégagées : cette année 1838, je les ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi allé chercher Jean Reboul. Je me défiais un peu de ces ouvriers-poètes, qui ne sont ordinairement ni poètes, ni ouvriers : réparation à M. Reboul. Je l’ai trouvé dans sa boulangerie ; je me suis adressé à lui sans savoir à qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de Cérès. Il a pris mon nom, et m’a dit qu’il allait voir si la personne que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après et s’est fait connaître : il m’a mené dans son magasin ; nous avons circulé dans un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimpés par une espèce d’échelle dans un petit réduit, comme dans la chambre haute d’un moulin à vent. Là, nous nous sommes assis et nous avons causé. J’étais heureux comme dans mon grenier à Londres, et plus heureux que dans mon fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul a tiré d’une commode un manuscrit, et m’a lu des vers énergiques d’un poème qu’il compose sur le Dernier jour . Je l’ai félicité de sa religion et de son talent. Je me rappelais ses belles strophes à un Exilé :

Quelque chose de grand se couve dans le monde ;

Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde ;

Oh ! ce n’est pas pour rien que, calmant notre deuil,

Le ciel par un mourant fit révéler ta vie ;

Que quelque temps après, de ses enfants suivie,

Aux yeux de l’univers, la nation ravie

T’éleva dans ses bras sur le bord d’un cercueil !

Il fallut me séparer de mon hôte, non sans souhaiter au poète les jardins d’Horace. J’aurais mieux aimé qu’il rêvât au bord de la cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broyé par la roue au-dessous de cette cascade. Il est vrai que Sophocle était peut-être un forgeron à Athènes, et que Plaute, à Rome, annonçait Reboul à Nîmes.

Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche Aigues-Mortes, que j’ai visitée en 1838. Cette ville est encore toute entière avec ses tours et son enceinte : elle ressemble à un vaisseau de haut bord échoué sur le sable où l’ont laissée Saint Louis, le temps et la mer. Le saint roi avait donné des usages et statuts à la ville d’Aigues-Mortes : " Il veut que la prison soit telle, qu’elle serve non à l’extermination de la personne, mais à sa garde ; que nulle information ne soit faite pour des paroles injurieuses ; que l’adultère même ne soit recherché qu’en certains cas, et que le violateur d’une vierge, volente vé nolente , ne perde ni la vie, ni aucun de ses membres, sed alio modo puniatur . "

A Montpellier, je revis la mer, à qui j’aurais volontiers écrit comme le roi très-chrétien à la Confédération suisse : " Ma fidèle alliée et ma grande amie. " Scaliger aurait voulu faire de Montpellier le nid de sa vieillesse . Elle a reçu son nom de deux vierges saintes, Mons puellarum : de là la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution aristocratique de la France.

De Montpellier à Narbonne, j’eus, chemin faisant, un retour à mon naturel, une attaque de mes songeries. J’aurais oublié cette attaque si, comme certains malades imaginaires, je n’avais enregistré le jour de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride, couvert de digitales, qui me fit oublier le monde : mon regard glissait sur cette mer de tiges empourprées, et n’était arrêté au loin que par la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la nature, hormis le ciel, l’océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis inspiré ; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur que je cueille, un courant d’eau qui se dérobe parmi des joncs, un oiseau qui va s’envolant et se reposant devant moi, m’entraînent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s’attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répétition et leur multitude ? Tout est usé aujourd’hui, même le malheur."

Les Mémoires d’outre-tombe, 3ème partie, livre 34, chapitre 14, Incidences - Pestes

" Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de Modène. A côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la Syrie la plus terrible calamité. "

Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette, fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner l’air ; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de tonnerre.

Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au milieu du silence général on entendait quelquefois une fenêtre s’ouvrir et un cadavre tomber, les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des chiens sans maître l’attendaient en bas pour le dévorer. Dans un quartier dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de grands tombeaux de famille on passait à des carrefours dont les pavés étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de vieilles hardes mêlées de boue, d’autres corps restaient debout appuyés contre les murailles, dans l’attitude où ils étaient expirés.

Tout avait fui, même les médecins ; l’évêque, M. de Belsunce, écrivait : " On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus habiles ou de moins peureux. J’ai eu bien de la peine à faire tirer cent cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison. "

Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres : l’apôtre monte sur l’un des tombereaux, s’assied sur un tas de cadavres et ordonne aux forçats de marcher : la mort et la vertu s’en allaient au cimetière conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur l’esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses rayons ne présentaient plus qu’un lac empesté. Sur cette surface de chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir été des effigies humaines.

Quand la contagion commencera de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de son clergé, se transporta à l’église des Accoules : monté sur une esplanade d’où l’on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et le monde : quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel ?

C’est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces calamités, on plaça sur la façade de l’Hôtel de Ville l’inscription suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu’on lit sur un sépulcre : Massilia Phocensium filia, Romae soror, Carthaginis terror, Athenarum aemula."

P.-S.

Le texte des Mémoires d’outre-tombe est accessible sur Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France dans plusieurs éditions. Nous avons choisi celle-ci.

Vous pouvez aussi trouver ces Mémoires dans diverses éditions, en consultant la plus grande base de données bibliographiques du monde, [Worldcat. - >http://www.worldcat.org/]


Mistral et noroît, Domaine des 3 Chênes, 1 allée des Huileries, 62000 Arras - SIRET : 75109826000019 - APE : 9329Z

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