français René Char et la Provence - Mistral et Noroît, promenades et conférences culturelles Mistral and Noroît, cultural tours and lectures
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René Char et la Provence


Suzerain

"...J’ai marché sur le miroir d’une rivière pleine d’anneaux de couleuvre et de danses de papillon. J’ai joué dans des vergers dont la robuste vieillesse donnait des fruits. Je me suis tapi dans des roseaux, sous la garde d’êtres forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux..."

Affres, détonation, silence

"Le Moulin du Calavon. Deux années durant, une ferme de cigales, un château de martinets. Ici tout parlait torrent, tantôt par le rire, tantôt par les poings de la jeunesse. Aujourd’hui le vieux réfractaire faiblit au milieu de ses pierres, la plupart mortes de gel, de solitude et de chaleur. A leur tour les présages se sont assoupis dans le silence des fleurs. Roger Bernard : l’horizon des monstres était trop proche de sa terre. Ne cherchez pas dans la montagne ; mais si, à quelques kilomètres de là, dans les gorges d’Oppedette, vous rencontrez la foudre au visage d’écolier, allez à elle, oh ! allez à elle et souriez-lui car elle doit avoir faim, faim d’amitié".

Le Thor

"Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n’allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L’air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité. Ce n’étaient que filaments d’ailes, tentation de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor s’exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroir des aigles, était en vue. Dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d’un âge perdu souriait à nos jeunes larmes".

La Sorgue

Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon, Donne aux enfants de mon pay le visage de ta passion.

Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison, Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.

Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété. Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.

Rivière souvent punie, rivière à l’abandon.

Rivière des apprentis la calleuse condition, Il n’est vent qui ne fléchisse la crête de tes sillons.

Rivière de l’âme vide, de la guenille et du soupçon, Du vieux malheur qui se dévide, de l’ormeau, de la compassion.

Rivière des farfelus, des fièvreux, des équarisseurs, Du soleil lâchant sa charrue pour s’acoquiner au menteur.

Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards éclos, De la lampe qui désaltère l’angoisse autour de son chapeau.

Rivière des égards au songe, rivière qui rouille le fer, Où les étoiles ont cette ombre qu’elles refusent à la mer.

Rivière des pouvoirs transmis et du cri embouquant les eaux, De l’ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau.

Rivière au coeur jamais détruit dans ce monde fou de prison, Garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon.

Le deuil des Névons

Un pas de jeune fille A caressé l’allée, A traversé la grille.

Dans le parc des Névons Les sauterelles dorment. Gelée blanche et grêlons Introduisent l’automne...

La fenêtre et le parc, Le platane et le toit Lançaient charges d’abeilles, Du pollen au rayon, De l’essaim à la fleur...

Quand le lit se fermait Sur tout mon corps fourbu, De beaux yeux s’en allaient De l’ouvrage vers moi.

L’aiguille scintillait ; Et je sentais le fil Dans le trésor des doigts Qui brodaient la batiste.

Ah ! lointain est cet âge...

Le bien qu’on se partage, Volonté d’un défunt, A broyé et détruit La pelouse et les arbres, La paresse endormie, L’espace ténébreux De mon parc des Névons.

Puiqu’il faut renoncer A ce qu’on ne peut retenir, Qui devient autre chose Contre ou avec le coeur, - L’oublier rondement,

Puis battre les buissons Pour chercher sans trouver Ce qui nous doit guérir De nos maux inconnus Que nous portons partout.

Louis Curel de la Sorgue

Sorgues qui t’avances derrière un rideau de papillons qui pétillent, ta faucille de doyen loyal à la main, la crémaillère du supplice en collier à ton cou, pour accomplir ta journée d’homme, quand pourrai-je m’éveiller et me sentir heureux au rythme modelé de ton seigle irréprochable ?...

Sorgue, tes épaules comme un livre ouvert propagent leur lecture. Tu as été, enfant, le fiancé de cette fleur au chemin tracé dans le rocher qi s’évadait par un frelon... Courbé, tu observes aujourd’hui l’agonie du persécuteur qui arracha à l’aimant de la terre la cruauté d’innombrables fourmis pour la jeter en millions de meurtriers contre les tiens et contre ton espoir...

Il y a un homme à présent debout, un homme dans un champ de seigle, un champ pareil à un choeur mitraillé, un champ sauvé.

Feuillets d’Hypnos

17. J’ai toujours le coeur content de m’arrêter à Forcalquier, de prendre un repas chez les Bardouin, de serrer les mains de Marius l’imprimeur et de Figuière. Ce rocher de braves gens est la citadelle de l’amitié. Tout ce qui entrave la lucidité et ralentit la confiance est banni ici. Nous nous sommes épousés une fois pour toutes devant l’essentiel.

138. Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser sur la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes faire craquer les buuissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête... Le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os. Il est tombé comme s’il ne distinguait pas ses bourreaux et si léger, il m’a semblé, que le moindre souffle de vent eût dû le soulever de terre. Je n’a pas donné le signal parce que ce village devait être épargné à tout prix. Qu’est-ce qu’un village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l’a—t-il su, lui, à cet ultime instant ?

157. Nous sommes tordus de chagrin à l’annonce de la mort de Robert G. (Emile Cavagni), tué dans une embuscade à Forcalquier dimanche. Les Allemands m’enlèvent mon meilleur frère d’action, celui dont le coup de pouce pouvait faire dévier les catastrophes, dont la présence ponctuelle avait une portée déterminante sur les défaillances possibles de chacun. Homme sans culture théorique mais grandi dans les difficultés, d’une bonté au beau fixe, son diagnostic était sans défaut. Son comportement était instruit d’audace attisante et de sagesse. Ingénieux, il menait ses avantages jusqu’à leur extrême conséquence. Il portait ses quarante-cinq ans verticalement, tel un arbre de la liberté. Je l’aimais sans effusin, sans pesanteur inutile. Inébranlablement.


Mistral et noroît, Domaine des 3 Chênes, 1 allée des Huileries, 62000 Arras - SIRET : 75109826000019 - APE : 9329Z

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