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En Crète, sur les pas de Nikos Kazantzaki

Ce paysage crétois ressemblait, me parut-il, à la bonne prose : bien travaillé, sobre, exempt de richesses superflues, puissant et retenu. Il exprimait l’essentiel avec les plus simples moyens. Il ne badinait pas, refusait d’utiliser le moindre artifice. Il disait ce qu’il avait à dire avec une virile austérité. Mais entre les lignes sévères on distinguait une sensibilité et une tendresse imprévues ; dans les creux abrités, les citronniers et les orangers embaumaient, et plus loin, de la mer infinie, émanait une inépuisable poésie. - La Crète, murmurais-je, la Crète… et mon cœur battait. (Nikos Kazantzaki, Alexis Zorba)

Un aperçu de l’île de Crète est nécessaire afin de concevoir le cadre dans lequel se situent l’existence et l’œuvre de Nikos Kazantzaki. Tout en Crète nous parle de ce grand écrivain, surtout connu du public du monde entier pour le personnage d’Alexis Zorba, interprété à l’écran par Anthony Quinn dans le film Zorba le Grec. Si vous arrivez à Héraklion, « capitale » de la Crète, c’est dès l’aéroport… Nikos Kazantzaki. Vous êtes tout de suite dans l’ambiance. Et pourtant, la Crète a beaucoup changé, depuis que Nikos vint au monde à Héraklion en 1883 et même encore depuis son décès en 1957. La Grèce a mis à l’honneur Kazantzaki lors des Jeux olympiques de 2004 et a fait de 2007 l’année Kazantzaki. En cette année 2017, il était aussi très présent, car on commémorait le soixantième anniversaire de sa disparition. Des voiles dans la ville rappellaient qu’il est « The author of Fredoom or Death ». Tous les Crétois à qui j’en ai parlé, de l’hôtelier à la marchande d’huile d’olive, en passant par le gardien du musée archéologique, non seulement connaissent son nom, mais savent où il est enterré et vous disent qu’ils aiment sa littérature et que c’était un grand homme, les uns parce qu’il aimait les femmes, d’autres parce qu’il a été rejeté par l’église catholique orthodoxe, d’autres parce qu’il est plus généralement le Dissident (titre de l’essai que sa femme Eleni lui a consacré). Nous proposons ici une petite semaine de découverte de la Crète de Kazantzaki.

Pour cette première découverte, on peut prendre pour base Héraklion. C’est ici que Kazantzaki est né en 1883, dans la rue aujourd’hui rue… Kazantzaki, d’une mère tendre et d’un père commerçant et propriétaire terrien, très autoritaire, qui lui a toujours inspiré la plus grande crainte, le Capétan Michaelis. La personnalité de Nikos résulte de la fusion de ces deux extrêmes, de cet alliage de terre et de feu.

La Crète est alors sous le joug de plus en plus pénible de l’Empire ottoman. Lors de la révolte de 1897-1898, la famille se réfugie sur l’île de Naxos. Nikos restera marqué par la lutte de la Crète contre les Turcs qui a fait naître en lui une soif inextinguible de liberté. C’est la source d’inspiration du roman La liberté ou la mort, mot d’ordre des révolutionnaires crétois brodé sur leur drapeau.

"J’ai si intensément vécu pendant cette insurrection crétoise de 1889, qu’encore aujourd’hui, pour écrire quelque chose de vraiment profond et sanglant, je n’ai qu’à puiser dans mes souvenirs d’enfant… Le ciel, la mer, la femme, la fleur, l’idée de la Mort, la beauté truculente de la vie, je ne les connais qu’au travers de ce cœur enflammé d’enfant. C’est alors que pour la première fois, j’ai fait miens tous ces mystères qui sont encore brûlants en moi et me font encore frémir. Si je perds ce frisson et ces souvenirs d’enfant, tout ce qui restera ne vaudra rien ; ce ne seront plus que des ombres occidentales mues par la raison… la pauvre petite raison –raisonnante…" (Lettre du 16 novembre 1951)

Le 1er jour on arpentera Héraklion à la recherche de Kazantzaki.

Nous n’avons pas trouvé la maison natale, sans doute disparue. La rue en question, dans le centre de la ville, n’a aucun intérêt aujourd’hui. La ville conserve peu de son passé car elle a souffert à plusieurs reprises de destructions, les dernières lors de la Seconde Guerre mondiale. Kazantzaki décrit ce qu’est devenue la ville lors d’un voyage après guerre.

"Héraklion méconnaissable. Des ruines, de vieilles maisons, des hommes nouveaux, ceux que je connaissais sont des ruines ou des morts… je vais et viens dans des souvenirs amers et je n’éprouve pas la moindre joie. Très difficile d’écrire un livre sur la Crète, parce que j’étouffe… Ce voyage est tragique, trop pénible… " (Lettre du 19 juillet 1945)

Le site le plus intéressant à Héraklion est sur les remparts. La Dernière tentation, roman publié en 1951, avait enthousiasmé ses lecteurs, mais avait été mis à l’index par le pape en 1954. Lorsque Kazantzaki meurt de la grippe asiatique à Fribourg en octobre 1957, il est rapatrié à Héraklion mais le clergé interdit son enterrement au cimetière. Il est donc inhumé sur les remparts où son épouse Eléni l’a rejoint en 2004. L’ironie est qu’ainsi, aujourd’hui, ce rebelle domine, dans un petit jardin entouré de bougainvilliers, toute la ville et la mer. Sa tombe est constituée de gros blocs de pierre et simplement décorée d’une plaque de bronze sur laquelle le mot Paix est inscrit en de nombreuses langues. Est gravée sur la stèle une phrase en grec tirée de l’essai de Kazantzaki, l’Ascèse :

« Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre. »

On parcourt de là rues et ruelles de la ville comme Nikos qui revint cependant peu en Crète, une fois à l’âge adulte. Il ne cessa en effet de voyager de par le monde, à la recherche de lui-même et de l’autre. On verra sur le chemin le grand marché, la fontaine Morosini, la loggia vénitienne (hôtel de ville), le fort vénitien (Koule) au bout du port.

« Je vais et je viens dans la maison paternelle, je goûte doucement l’amertume des choses que j’ai aimées… Je rôde dans Héraklion, je regarde la mer bien connue, les montagnes que le soleil brûle, la terre blanche, les pierres, les herbes, les vieilles portes familières, les jeunes filles connues, les amis connus qui ont vieilli, comme si je vivais dans un rêve ancien, comme si je regardais dans des eaux transparentes et profondes, une ville engloutie… La table sur laquelle je vous écris, dans la chambre où je fus élevé, est couverte de fruits, de sucreries et de bananes, de tout ce que j’aime. J’ai hâte de partir pour la mer Libyque, afin que mon angoisse commence dans la solitude ; puis Dieu décidera… Je rôde dans les anciennes ruelles étroites de cette ville, je regarde les pauvres arbres, les hommes hâlés, les femmes ardentes et inconnues, je vais à la mer, je jouis des vagues, je sens la mer entière qui circule dans mon sang, je respire l’air, je m’étends sur les sable chaud ; je sais que je suis la voix pure de tous ces cris inarticulés des éléments… Et lorsqu’à la nuit tombante, je rentre de la mer, les lèvres, les cheveux et la pensée encore salés, je rencontre en cachette les chefs du mouvement communiste d’ici et nous dressons les plans de la bataille future… » (Lettres de juillet 1924)

On se rendra au Musée historique de Crète sur Sofokli Venizelou, en bord de mer. Celui complète parfaitement le musée archéologique, offrant un panorama très complet de l’histoire d’Héraklion depuis le IIIe siècle. Des salles sont consacrées aux souvenirs légués par Nikos Kazantzaki en 1957. Il souhaitait « qu’y soit conservée la cellule dans laquelle un travailleur de l’esprit natif d’Héraklion œuvra laborieusement tant d’années ». On y voit la maison où il naquit, des vêtements, de gros tas de manuscrits aux feuillets palis couverts d’une fine et petite écriture, des scénarios de films tirés de l’œuvre, deux dessins d’Aline Laurent du Cailar représentant la maison d’Antibes et la reconstitution exacte du bureau dans lequel Kazantzaki conçut plusieurs textes majeurs de 1954 à 1957. C’est donc là qu’aujourd’hui on peut imaginer ce que fut cet épisode français de la vie de Kazantzaki puisqu’il n’en reste rien à Antibes.

Le deuxième jour sera en partie consacré à Cnossos, le plus grand site archéologique de l’époque minoenne (2000-1500 av. JC). Un Minos (ce qui signifie prince) aurait été roi de ce palais-ville dans les souterrains duquel vivait le terrible Minotaure. Ce minos avait deux filles superbes, la blonde Ariane et la brune Phèdre. Athènes chaque année devait envoyer un tribut de sept jeunes gens et sept jeunes filles qui étaient dévorés par le Minotaure. Le fils du roi d’Athènes, Thésée, réussit à vaincre le monstre, retrouva son chemin dans le labyrinthe grâce à la pelote de laine donnée par Ariane. Il emmena la belle sur son vaisseau.

Le vieux palais construit vers 2000 av. JC a été détruit en 1700 av. JC. Le nouveau, plus complexe dans son architecture, qui ressemble fort à un labyrinthe, a été construit immédiatement après et a été également détruit vers 1500 av. JC. La mythologie attribue sa construction à l’architecte Dédale. La ville a été redécouverte à la fin du XIXe siècle et fouillée à partir de 1900 par l’Anglais sir Arthur Evans qui l’a en partie reconstituée et a fait refaire certaines fresques. Même si cela déçoit les puristes, je trouve que le site, au milieu de collines sèches plantées d’oliviers, est incontournable pour juger de la magnificence de cette civilisation d’il y a près de 4000 ans.

On complètera obligatoirement cette visite par celle du musée archéologique d’Héraklion qui compte les innombrables céramiques, somptueuses pièces d’orfèvrerie, fresques, symboliques doubles-haches originales découvertes lors des fouilles.

N. Kazantzaki a revu la légende du Minotaure dans un roman, Dans le palais de Minos, dont l’écriture n’est pas exceptionnelle, mais dont la lecture n’en est pas moins intéressante pour comprendre cette civilisation et ce qu’on peut connaître de l’organisation de ce vaste palais-ville.

"C’est midi, en plein cœur de l’été. Le soleil qui tombe droit sur l’illustre Palais de Cnossos aux doubles haches de bronze fait miroiter ses toits colorés et ses larges cours. Le fleuve coule, tranquille, au milieu des lauriers-roses en fleur ; de part et d’autre sur les rives poussent des oliviers, des cyprès et des figuiers. Assis à l’ombre, des hommes déjeunent. A l’intérieur du Palais, les esclaves vont et viennent, jaillissent des sous-sols, courent le long des corridors, gravissent les escaliers de marbre pour porter leur repas aux princes. Le Palais bourdonne comme une immense riche pleine d’abeilles ouvrières au travail. Au loin, la plaine fume au soleil. La moisson est déjà finie et les épis s’entassent sur les aires à battre le grain. Le blé, le fruit sacré qui nourrit les hommes, s’accumule maintenant en immenses tas blonds. Allongés sous les oliviers, les paysans mangent leur frugal repas : quelques olives et un bout de pain sec. Ils regardent, sans parler, le blé qui s’amoncelle, en hochant la tête de tristesse. Le portail de bronze qui donne sur la cour principale du Palais s’est ouvert. Un maigre vieillard glabre, aux longs cheveux gris, un petit tambour à la main, s’avance au milieu de la cour d’un pas lent et solennel. Il lève un court bâton et en frappe trois fois son tambourin : « Bam !bam !bam ! », criant d’ne voix perçante : « Silence ! silence ! les princesses veulent faire leur sieste ! silence ! »…"

Myrtia, à quelques km au sud de Cnossos, est le village natal de son père. La route y grimpe parmi les oliveraies, les vignes et les vergers.

"Avant-hier je suis allé avec Leftéris au village… où est né mon père… C’est au sommet d’une colline ; tout autour des vignes, des cyprès, des blés en contrebas, sur un sol calcaire, blanc, dur. Je n’oublierai jamais comme mon cœur bondissait quand je traversais les ruelles étroites et que j’apercevais par les portes basses, ouvertes, la cour, les pots de basilic, la cruche empanachée de thym, les femmes assises sur le seuil qui filaient et, au rez-de-chaussée, les jeunes filles tissant à leur métier. J’allais dans mon village paternel pour y mettre le feu, celui de notre Idée, pour qu’il soit brûlé et qu’il soit sauvé. Il n’y a pas plus grande reconnaissance. C’était le premier village d’où j’ai commencé ma marche en Crète." (Lettre du 20 juillet 1924)

Un très beau musée y a été créé à l’initiative d’un des amis de Kazantzaki, Yiorgos Anemoyiannis. Il est riche d’objets personnels et de documents offerts par ses diverses connaissances : 850 lettres, de très belles éditions gravées de ses œuvres, aquarelles de costumes et maquettes de ses pièces de théâtre, des extraits de films inspirés de l’œuvre, une photo de la maison d’Antibes. Un film en français donne une excellente introduction à la vie de Kazantzaki.

Myrtia

Le troisième jour, on rejoindra à partir d’Héraklion, la mer lybienne. On fera un premier arrêt à Gortys, où on découvre les premières lois connues en Europe, gravées dans la pierre en grec boustrophédon, mais aussi la cathédrale du premier évêque de Crête, saint Titus (fin VIe-début VIIe s.), un théâtre romain et le platane, peu majestueux, sous lequel Zeus, transformé en taureau, aurait déposé Europe après l’avoir kidnappé et aurait repris forme humaine.

Un peu plus loin, le monastère de Vrondissi fut un important foyer artistique à l’époque de la Renaissance crétoise. Michaïl Damaskinos y a peint six de ses principales icônes, et, selon la tradition, le Greco aurait suivi un apprentissage dans l’atelier du monastère. Subsistent du temps de sa splendeur, une fontaine vénitienne avec Adam et Ève au-dessus de trois lions de la bouche desquels coule l’eau, et la petite église à deux nefs (l’une pour les catholiques, l’autre pour les orthodoxes) qui renferme les précieuses icônes. Le monastère périclita après la conquête de la Crète par les Ottomans en 1669 et subit leur fureur lors des rébellions crétoises à la fin du XIXe siècle. Il n’a pas perdu les deux énormes platanes qui encadrent le portail et dont l’un, creux, peut accueillir une douzaine de personnes. Le lieu est somme toute aujourd’hui assez modeste et sobre mais son histoire mérite ce détour de même que le point de vue dont on jouit depuis la cour. Attention il est fermé entre 13 et 16h. Kazantzaki y est venu en 1920.

"Vrondissi. Vêpres. Par la fenêtre ouverte la brise entre dans l’église et tourne les pages du psautier posé sur le lutrin. Le soir, devant l’âtre, l’higoumène me tenait la lampe à huile pour m’éclairer pendant que je prenais des notes sur Hercule." (Lettre du 29 août 1920)

Monastère de Vrondissi

On visitera ensuite le site minoen passionnant de Phaistos. Second en taille après celui de Cnossos, avec son palais, trois grandes places, des magasins pour les jarres, un théâtre, une belle allée de processions, des ateliers, il est beaucoup moins fréquenté par les touristes, malgré son intérêt. Les panneaux permettent de comprendre parfaitement l’organisation des lieux et la succession de palais, due, comme pour Cnossos, à des périodes de destructions intégrales, peut-être en raison de tremblements de terre et de guerre, puis à des reconstructions. Le site a été fouillé et mis à jour peu avant 1900. Les archéologues y sont encore présents et il semble qu’il y ait encore beaucoup à découvrir. Comme Cnossos, il est entouré de belles collines plantées d’oliviers et de là les vues sur le Psiloriti, le Dikti, la riche plaine de Messara et la mer sont superbes. On y a trouvé le fameux disque d’argile dont l’écriture a gardé tout son secret. Si on en a le temps, on fera un détour jusqu’à Agia Triada, autre site minoen. On suit ici le narrateur du roman Alexis Zorba , soit Kazantzaki lui-même :

"Je pris le sentier caillouteux de la montagne. L’envie m’était soudain venue d’aller jusqu’à la petite cité minoenne qui avait surgi du sol après trois ou quatre mille ans, et se chauffait de nouveau sous son bien-aimé soleil de Crète… Des pierres grises et nues, une lumineuse nudité, la montagne âpre et déserte telle que je l’aime. Une chouette aveuglée par la grande lumière, avec ses yeux jaunes tout ronds, s’était juchée sur une pierre, grave, charmante, pleine de mystère. Je marchais légèrement, mais elle prit peur, s’envola sans bruit parmi les pierres et disparut. L’air sentait le thym. Les premières fleurs jaunes et tendres des ajoncs s’ouvraient déjà dans les épines. Quand j’arrivai à la petite cité en ruine, je demeurai saisi. Il devait être midi, la lumière tombait d’aplomb et inondait les décombres. Dans les vieilles villes en ruine, c’est une heure dangereuse. L’air est rempli de cris et d’esprits. Qu’une branche craque, qu’un lézard glisse, qu’un nuage passe en jetant son ombre – et la panique s’empare de vous. Chaque pouce de terre que vous foulez est un tombeau et les morts gémissent. Peu à peu, l’œil s’habituait à la grande lumière. Parmi ces pierres, je distinguais maintenant la main de l’homme : deux larges rues pavées de dalles luisantes. A droite et à gauche, des ruelles étroites, tortueuses. Au milieu, une place circulaire, l’agora, et juste à côté, dans une condescendance toute démocratique, le palais du roi, avec ses doubles colonnes, ses larges escaliers de pierre et ses nombreuses dépendances. Au cœur de la cité, où les pierres du sol sont le plus usées par les pieds des hommes, devait se dresser le sanctuaire ; la Grande Déesse était là, les seins débordants et écartés, les bras enroulés de serpents. Partout de minuscules boutiques et échoppes – pressoirs à huile, forges, menuiseries, ateliers de potiers. Une fourmilière habilement faite, bien à l’abri, bien aménagée, dont les fourmis s’en sont allées depuis des milliers d’années. Dans une échoppe, un artisan sculptait une amphore dans une pierre veinée, mais il n’avait pas eu le temps de l’achever : le ciseau était tombé de ses mains et on le retrouvait, des milliers d’années plus tard, près de l’œuvre inachevée. Les questions éternelles, inutiles, stupides : Pourquoi ? A quoi bon ? reviennent encore une fois vous empoisonner le cœur. Cette amphore inachevée sur laquelle s’était brisée, alors qu’elle s’élançait joyeuse et sûre, la fougue de l’artiste, m’abreuvait d’amertume. Soudain, un petit pâtre, bronzé par le soleil, les genoux noirs, un mouchoir frangé enroulé autour de ses cheveux frisés, se dressa sur une pierre à côté du palais écroulé.
- Eh ! l’ami ! me cria-t-il. Je voulais rester seul. Je fis celui qui n’entend pas. Mais le petit pâtre se mit à rire d’un air moqueur.
- Eh ! tu fais la sourde oreille ! Eh ! l’ami ! tu as des cigarettes ? Donne-m’en une ; ici, dans ce désert, j’ai le cafard. Il traîna sur le dernier mot avec tant de pathétique que j’eus pitié de lui. Je n’avais pas de cigarettes, je voulus lui donner de l’argent. Mais le petit pâtre se fâcha :
- Au diable l’argent ! cria-t-il. Qu’est-ce que j’en ferais ? Moi, j’ai le cafard, je te dis, donne-moi une cigarette !
- Je n’en ai pas, fis-je, désespéré, je n’en ai pas !
- Tu n’en as pas ! cria hors de lui, le petit pâtre en frappant violemment le sol de sa houlette. Tu n’en as pas ! Et alors qu’est-ce qu’il y a dans tes poches ? Elles sont toutes gonflées.
- Un livre, un mouchoir, du papier, un crayon et un canif, répondis-je en rentrant un à un tous les objets que j’avais dans ma poche. Tu veux le canif ?
- J’en ai un. J’ai de tout : du pain, du fromage, des olives, un couteau, une alène, du cuir pour mes bottes et une gourde d’eau, de tout, de tout ! Mais je n’ai pas de cigarettes : c’est comme si je n’avais rien ! Et qu’est-ce que tu cherches, toi, dans les ruines ?
- Je contemple les antiquités.
- Et qu’est-ce que tu y comprends ?
- Rien !
- Rien, moi non plus. Ceux-là ils sont morts, nous, on vit. Allez, va ! On eût dit l’esprit des lieux qui me chassait.
- Je m’en vais, dis-je, obéissant. Je repris rapidement le sentier, en proie à une légère anxiété."

Phaistos, escalier menant aux appartements royaux

On atteint ainsi la plage de Matala bordée de falaises de pierre tendre percées de grottes sans doute habitées pendant la Préhistoire et qui ont accueilli de nombreux hippies dans les années 1970. Les arrières-plans sont une succession de collines rocheuses plongeant dans la mer de Lybie où on pourra prendre un bain.

"Moi, sur cette côte crétoise, je vivais le bonheur et savais que j’étais heureux. Une mer d’un bleu sombre, immense, allant jusqu’aux rivages africains. Souvent un vent du sud très chaud soufflait, le livas, qui venait des lointains sables brûlants. Au matin, la mer embaumait comme une pastèque ; à midi elle fumait, figée, avec de légères ondulations comme des seins à peine dessinés. Le soir, elle soupirait, couleur de rose, de vin, d’aubergine, bleu sombre. Je m’amusais, l’après-midi, à remplir ma main de fin sable blond et je le sentais glisser et s’échapper, chaud et mou, entre mes doigts. La main, un sablier d’où la vie s’échappe et se perd. Elle se perd et je regarde la mer, j’entends Zorba et je sens mes tempes craquer de bonheur."

Matala

Le quatrième jour, on visitera Rethymnon, à 75 km à l’ouest d’Héraklion. Cette petite ville portuaire, la troisième de Crète, est une synthèse des différentes traditions qui se sont succédé sur l’île : la mosquée côtoie les loggias vénitiennes et au sein même de la Fortezza, une grande mosquée a remplacé le site primitif d’une cathédrale et est presqu’accolée à une petite église orthodoxe. Combien on comprend ici l’âme de Kazantzaki :

« L’île, depuis l’antiquité, était le berceau de cultures différentes, aux couleurs bien vivantes, souvent opposées et essayant de s’exterminer l’une l’autre, mais qui, de nos jours, pareilles aux pièces d’un puzzle, se sont unies en synthèse multicolore. Un amalgame harmonieux, un mariage merveilleux de l’Orient et de l’Occident aboutissant à une diversité culturelle rare qui constitue l’héritage de cette île tourmentée. La personnalité et l’œuvre de Nikos Kazantzaki reflètent parfaitement cette double identité du pays natal, et donc, cette lutte éternelle menée par l’écrivain entre le bien et le mal pour parvenir finalement à la synthèse ! »

Forteresse de Rethymnon, la mosquée et l'aglise

On se rendra ensuite à 17 km au sud de Rethymnon, au monastère d’Arkadi, très beau site dont l’histoire fut tragique. Kazantzaki décrit ce drame dans le roman La Liberté ou la Mort qui se déroule lors de la révolte crétoise de 1889. Petite entorse avec la chronologie puisque la tragédie d’Arkadi eut lieu pendant une autre insurrection, celle de 1866. En novembre 1866, à la suite d’exactions de l’Etat ottoman, alors considéré comme « l’homme malade de l’Europe », un millier de Crétois se réfugièrent au monastère dont l’higoumène Gabriel dirigeait un conseil révolutionnaire. A l’approche des Turcs, celui-ci fit exploser la poudrière où étaient réunis les réfugiés, 700 femmes et enfants ainsi que 260 combattants qui préféraient mourir plutôt que se soumettre. L’église et les bâtiments monastiques ont été reconstruits à partir de 1905. La poudrière est restée en l’état, la voûte crevée. Dans certaines salles sont exposés les objets sacrés qui avaient pu être sauvés et des tableaux qui témoignent du drame.

Ce lieu redevenu paisible et magnifique lorsque le soleil baissant dore le porche de l’église, aurait pu inspirer cette page d’Alexis Zorba : "Au bout d’un moment, sur un plateau, apparut, entouré de rochers et de pins, le monastère de la Vierge. Serein, souriant, isolé du monde,… harmonisant profondément la noblesse du sommet et la douceur de la plaine, ce monastère m’apparut comme un refuge merveilleusement choisi pour le recueillement humain. « Ici, pensai-je, une âme sobre et douce pourrait donner à l’exaltation religieuse la taille de l’homme. Ni un sommet escarpé et surhumain, ni une voluptueuse et paresseuse plaine, mais tout juste ce qu’il faut pour que l’âme s’élève sans perdre sa douceur humaine. Un tel site, me disai-je, ne façonne ni des héros ni des pourceaux. Il façonne des hommes. » Ici cadrerait parfaitement un gracieux temple de la Grèce antique ou une joyeuse mosquée musulmane. Dieu doit descendre ici dans sa simple mise humaine. Il doit marcher pieds nus sur l’herbe printanière et deviser tranquillement avec les hommes. Quelle merveille, quelle solitude, quelle félicité ! murmurai-je. Nous mîmes pied à terre, passâmes la porte en plein cintre, montâmes au parloir où l’on nous apporta le plateau traditionnel avec du raki, de la confiture et du café. Le père hospitalier arriva, les moines nous entourèrent, on commença à parler. Des yeux malins, des lèvres insatiables, des barbes, des moustaches, des aisselles sentant le bouc."

Eglise du monastère d'Arkadi

Le drame d’Arkadi a ému le monde entier et Victor Hugo a fustigé les assaillants.

Les cinquièmes et sixièmes jours, le voyageur sur les pas de Kazantzaki pourra déambuler dans La Canée à l’ouest d’Héraklion et parcourir à l’est le plateau du Lassithi et la côte pour s’imprégner encore mieux de la Crète de Kazantzaki.

Pour cette première approche, j’ai préféré faire sept heures de bateau avec les Minoan Lines pour rejoindre Athènes où Kazantzaki a fait son droit à l’université.

J’ai traversé la mer Egée comme Zorba et son ami et comme l’avait fait avant eux Thésée, abandonnant au passage Ariane à Naxos…

en mer à l'approche d'Athènes

"Mer, douceur automnale, îles baignées de lumière, voile diaphane de petite pluie fine qui couvrait l’immortelle nudité de la Grèce. Heureux, pensai-je, l’homme à qui il a été donné, avant de mourir, de naviguer dans la mer égéenne. Nombreuses sont les joies de ce monde… Mais fendre cette mer-là, par un tendre automne, en murmurant le nom de chaque île, je crois qu’il n’est pas de joie qui, davantage, plonge le cœur de l’homme dans le Paradis. Nulle part ailleurs on ne passe aussi sereinement ni plus aisément de la réalité au rêve. Les frontières s’amenuisent et des mâts du plus vétuste des bateaux s’élancent rameaux et grappes. On dirait qu’ici, en Grèce, le miracle est la fleur inévitable de la nécessité. "

C’est ainsi que, comme eux, je suis arrivée au port du Pirée mais c’est en taxi que j’ai traversé cette ville très pauvre. La tristesse aurait pu s’emparer de moi comme de Kazantzaki :

"J’étais assis dans un coin, j’avais froid, je commandai une deuxième sauge. J’avais envie de dormir. Je luttais contre le sommeil, contre la fatigue et contre la désolation du petit jour. Je regardais à travers les vitres embuées le port qui s’éveillait et hurlait de toutes les sirènes des navires, des cris des charretiers et des bateliers. Et à force de regarder, un filet secret fait de mer, de pluie et de départ m’entortilla le cœur de ses mailles serrées. J’avais les yeux rivés sur la proue noire d’un grand bateau ; toute la coque était encore noyée dans la nuit. Il pleuvait et je voyais les fils de pluie relier le ciel à la boue. Je regardais le bateau noir, les ombres, la pluie et ma tristesse prenait corps. Les souvenirs remontaient. Dans l’air mouillé se précisait, composé de pluie et de regrets, le visage de l’ami bien-aimé. Etait-ce l’an dernier ? Dans une autre vie ? Hier ? Quand étais-je donc descendu dans ce même port pour lui faire mes adieux ? La pluie encore, ce matin-là, je m’en souviens, et le froid, et le petit jour. Cette fois-là aussi j’avais le cœur lourd. Se séparer lentement des êtres aimés, quelle amertume ! Mieux vaut trancher dans le vif, et retrouver la solitude, climat naturel de l’homme. Pourtant, dans ce petit jour pluvieux, je ne pouvais me détacher de mon ami… J’étais monté avec lui sur le bateau et j’étais assis dans sa cabine, au milieu des valises éparses. Je le regardais longuement avec insistance, quand son attention se fixait ailleurs, comme si je voulais, un à un, noter ses traits dans ma mémoire – ses yeux lumineux d’un bleu-vert, son jeune visage plein, son expression fine et dédaigneuse et, par-dessus tout, ses mains aristocratiques aux longs doigts effilés."

Et malgré les horaires de touristes dès l’ouverture du site, j’en ai profité pour visiter l’Acropole, avec beaucoup d’émotion, en imaginant ce qu’il fut du temps de sa splendeur :

"Le cortège s’ébranle, traversant l’Agora en direction de l’Acropole. Les prêtres entonnent un hymne à la déesse protectrice Athéna. Ils montent lentement ; quand ils arrivent enfin sur l’Acropole et s’immobilisent devant le temple de marbre d’Athéna, le Parthénon, Charis pousse un cri, un cri si grand qu’il faillit le réveiller. Jamais il n’avait imaginé un temple aussi beau, d’une telle perfection : les colonnes doriques, les métopes, les frontons, tout tient du miracle. Tête levée, Charis ne se lasse pas d’admirer : sur le fronton nord, en face de lui, un bas-relief représente la naissance d’Athéna : Zeus, majestueux, est assis, Héphaistos, de sa hache d’or, vient de frapper le front du dieu et Athéna en jaillit toute en armes. « Il n’y a pas de plus beau temple au monde », murmure Charis… Les vierges retirent le voile de son support, le soulèvent, et lentement gravissent les marches pour entrer dans le sanctuaire, le temple proprement dit, là où se dresse, avec sa lance, son bouclier, son casque, la statue d’Athéna. Elles déposent à ses pieds en se prosternant le voile sacré richement brodé. Gigantesque statue d’ivoire et d’or, Athéna tient dans sa main la Victoire." (Dans le palais de Minos)

Pleine lune sur l'Acropole d'Athènes

De la gigantesque statue d’Athéna ne subsiste rien, mais on peut découvrir toutes ces métopes et statues innombrables que les artistes de l’époque ont reçues en commande, dans le très beau musée de l’Acropole. Là s’arrêtera cette visite grecque sur les pas de Kazantzaki.

Liens utiles

* site des guide de tourisme de Crète sur lequel vous trouverez beaucoup d’informations intéressantes

A lire

* Nikos Kazantzaki, Zorba le Grec (inspiré de la vie d’un personnage réel, Giorgis Zorba, devenu un symbole universel de vaillance et de joie de vivre, qui a appris à Kazantzaki à aimer la vie et à ne pas craindre la mort), Dans le palais de Minos, La liberté ou la mort

* Eleni Kazantzaki, Le Dissident

* Eleni Georgiadou Efthyvoulou, Nikos Kazantzaki et la culture française (https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01124361/document ) Passionnant et très bien écrit.

* Voir le blog de Miriam Panigel : http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/2013/10/19/villages-de-kazantzakis-et-du-greco/

A regarder

* Zorba le Grec de Cacoyannis inspiré du roman Alexis Zorba

* la critique de Miriam Panigel, http://miriampanigel.blog.lemonde.fr/2012/05/28/zorba-le-grec-cacoyannis-dvd/

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